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mercredi 2 septembre 2015

4e Carnet - 3 mars 1919

3 mars. – Chez Henry Frick.

Des corbeaux m’ouvrent la porte. Ce sont ses domestiques habillés de noir, du collet aux chaussures. Frick me reçoit dans sa grande galerie où il a suspendu ses toiles les plus solennelles. C’est une salle immense. Elle est tendue de vert. Sur le sol, un tapis d’une seule pièce et doux comme de la mousse. J’ai déjà décrit l’homme à mon dernier voyage mais, depuis, il a grossi et est entré dans un stade plus avancé de la vieillesse ; son visage s’affaisse, son teint rosé s’inégalise, sa barbe blonde formait masse et elle s’éclaircit.

Le même quelques années après

Mais ses yeux froids, prenants et durs, sous son regard bonhomme, restent d’un bleu clair et beau. Je lui parle de mon Watteau l’Accordée du village dont je lui demande cent trente mille dollars.

Une des versions de l'Accordée du village- Source collection Alfred de Rotshild (1842-1918), puis son fils, Edmond, et actuellement dans une collection particulière.

J’ai l’impression que Frick n’a jamais vu un Watteau, quoiqu’il affirme le contraire. Pendant que je lui parle, je jette mes regards tout autour de cette pièce et j’avoue que cette collection qu’il léguera, avec cet hôtel, à la ville de New York sera un cadeau royal !


Le plus beau tableau est le Rembrandt peint par lui-même (1658. Bode 428. Collection : Earl of Illchester). Il est habillé d’une sorte de blouse ou robe d’un jaune richissime. Des mains colossales saisissent les bras de son fauteuil. Potentat humain et savant dont les yeux s’appuient sur le contemplateur et l’écrasent. Un autre Rembrandt magnifique est Le Cavalier polonais (1653). Si son visage n’était pas celui d’un jeune homme, je jurerais que c’est le Juif errant qui passe là, dans ce paysage où se résument toutes les incertitudes, où l’hospitalité à chaque pas s’éloigne, où l’air n’est qu’un doute immense. Son cheval est aussi lamentable qu’héroïque, il courra ainsi pour l’éternité, avec ses membres disjoints et dans son mouvement saccadé qui s’accommode de tous les terrains. Il y a deux Ver Meer ; aucun n’est tout à fait beau, mais c’est aussi qu’ils sont retouchés.

Le soldat et la servante qui rit de Vermeer (2)

Le meilleur est Le Soldat et la Servante qui rit. Le beau mousquetaire, quoiqu’il soit de dos ! Combien ce conquérant de cabaret, avec son chapeau à bords immenses, apparaît formidable à la douce jeune fille ; elle rit, le regarde, elle est sans résistance.

La leçon de musique de Vermeer (3)

L’autre Vermeer La Leçon de musique avec aussi un peu d’amour. Plusieurs Van Dyck et plusieurs beaux Hals dont son portrait (1635), Le Bourgmestre, de la collection Kann, puis La Femme assise dans un fauteuil, de la collection Yerkes, et l’Amiral de Ruyter, mais ce peintre n’a jamais su donner à ses modèles la personnalité de leur état social, sauf parfois dans leurs mains.

Hals, Amiral de Ruyter

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Note de l'auteure du blog

(1) Il reste seulement le "R" de la signature sur la droite, car depuis sa réalisation en 1655 ce tableau retrouvé dans un château en Pologne a été un peu raccourci au cours des âges... Il est visible à New-York car il fait partie de la Collection Flick exposée à côté de Central Park.
Les cavaliers sont très rares dans l'œuvre de Rembrandt, mais ce cheval se retrouve dans un dessin de jeunesse, ce qui facilite l'authentification par les experts.
Ce "Cavalier Polonais", un jeune cavalier sur un vieux cheval (c'est le conseil que l'on donne dans les clubs équestres en complétant: "et un vieux cavalier sur un jeune cheval...") semble engagé dans une sorte "d'obligation irréversible" selon la formule d'un critique.
Il s'agit vraisemblablement d'une représentation du Comte de Saint Germain...

(2) Le sujet principal est la femme, une lumière douce tombe directement sur son visage. Elle ressemble à la femme de Vermeer, Catharina Bolnes, qui a probablement posé pour plusieurs de ses peintures. Les Rayon X ont révélé que Vermeer avait prévu de peindre la femme avec un grand col blanc, mais celui-ci aurait caché une partie de sa robe jaune. En outre, la cape a été plus tard étendue de manière à couvrir l'ensemble de ses cheveux, afin d'attirer l'attention sur l'expression de son visage. Ce corsage jaune avec des tresses apparaît dans de nombreux autres portraits de Vermeer, c'était un vêtement généralement porté tous les jours. La femme porte également un tablier bleu sur sa robe, mais il est caché par les ombres de la table. Les tabliers bleus se portaient fréquemment à cette époque, car ils cachaient bien des taches. Les historiens d'art ont interprété cela comme voulant dire que le soldat a surpris la jeune fille avec une visite impromptue au cours de ses tâches matinales. La femme tient un verre de vin, habituellement utilisé pour le vin blanc. Parce qu'à cette époque, le vin coûtait plus cher que la bière, il illustre sa richesse.
Plusieurs tableaux de Vermeer sont agrémenté d'une carte peinte avec des détails tels qu'il est possible de l'identifier. La carte de la Hollande et de la Frise occidentale est de Willem Blaeu. Aucun exemplaire connu n'a survécu, mais son existence est connue par des archives; la deuxième édition a été publiée en 1621, intitulé "Nova et Accurata Totius Hollandiae Westfriesiaeq. Topographia, Descriptore Balthazaro Florentio a Berke[n]rode Batavo". (Carte nouvelle et précise de la description de l'ensemble de la Hollande et de la Frise de l'ouest. Topographie, Description Balthazaro Florence Berks[n]rode le batave). Vermeer en avait probablement une copie à sa disposition. C'est un autre signe de richesse, les cartes étant très coûteuses.
Les historiens d'art pensent que Vermeer a utilisé une chambre noire pour obtenir les fuyantes dans cette peinture, au lieu d'utiliser une formule mathématique, ce dispositif mécanique lui aurait permis de se rendre compte de la taille relative des personnages. La manière dont il représente les perspectives dans nombre de ses tableaux, penche également dans ce sens. Une chambre noire fonctionne un peu comme une caméra en projetant une image. Toutefois il n'existe aucune preuve historique de cela. 

(3) La plupart des experts pensent qu'il a été peint entre 1662 et 1665, bien que d'autres pensent à 1660.
Dans une pièce éclairée par la lumière du jour, une jeune écolière vue de dos, prend sa leçon de musique en jouant de l'épinette. Un homme debout à côté, probablement son professeur, la regarde et l'écoute attentivement. Sur l'instrument une inscription indique : « La musique est le compagnon de la joie et la guérison de la détresse ». Sur le mur, au-dessus de la femme, un miroir tel un spectateur reflète ce qui se passe.
Au premier plan, une table est recouverte d'un tapis multicolore, sur lequel se tient une carafe blanche sur un plateau.
Sur le mur de droite, on peut deviner une partie d'un tableau, probablement Caritas Romana (de miséricorde romaine), dans le style de Caravage ou de Dirck van Baburen, montrant Péro condamné à mourir de faim mais qui est nourri par le lait de sa propre fille.
Le travail représente une scène d'intérieur, avec peu de personnages, éclairée par la gauche. La perspective est scrupuleusement respectée, comme on le voit sur le miroir, les carreaux du sol et la viole de gambe.
La lumière naturelle pénètre par la fenêtre sur le côté gauche de l'image, en se concentrant sur des surfaces travaillées, faisant rejaillir des paillettes sur le tapis de soie ou réfléchi le pichet de cuivre porcelaine blanche.
Vermeer transmet son grand détail la qualité tactile des différentes surfaces: marbre, soie ou de velours.
La relation étroite entre la musique et l'amour est une question pour Vermeer lorsqu'il a peint cette toile dans les premières années des années 1660, peu de temps après avoir été nommé récepteur de la guilde des peintres de Delft en 1662. Ce travail semble l'éloigner temporairement des intérieurs bourgeois et il va vers une classe sociale plus élevée, comme le montre la présence du miroir ou le tapis oriental sophistiqué recouvrant la table au premier plan.
L'application de couleur avec «pointillisme» donne une lumière étincelante sur la surface picturale, dans un style qui a attiré influencé des impressionnistes comme Renoir et Van Gogh.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 31 août 2015

4e Carnet - 1er et 2 mars 1919

1er mars. – Première visite à Jean-Julien Lemordant (1).

Lemordant en 1917 - Source Wikipedia

C’était un peintre. La guerre l’a rendu aveugle. Il est arrivé hier au soir sur le transatlantique Espagne. Ah ! qui donc l’a logé dans cette étroite chambre d’hôtel* où le jour n’entre pas ? C’est parce qu’il ne voit pas que je voudrais que sa chambre fût immense et que la lumière entrât à flots. Il est 3 heures et demie. Il tourne le dos à la fenêtre et derrière lui une petite lampe est allumée. Il est étendu sur un fauteuil à côté de son lit et sa jambe grièvement blessée repose sur une chaise. Deux cannes sont jetées sur les couvertures. Sa tête et la moitié de son visage sont entourées de linges. Je juge, par l’expression énergique de son nez et par sa bouche bien dessinée, que tous ses traits doivent être fins et réguliers. Sa moustache est noire et taillée. Il a retiré sa tunique, il porte un gilet de laine brune. Son képi de lieutenant traîne sur son lit. Sa vie de soldat fut héroïque. Le Goffic l’a chantée ; Geffroy l’a écrite. Son parler est franc, sa pensée pondérée. Je lui parle de Caro-Delvaille qui a travaillé avec lui chez Bonnat et qui veut venir le voir le plus tôt possible.

La salle de restaurant de l'Hôtel de l'Épée décorée par Lemordant en 1905
Et la salle Lemordant avec les décorations de cette salle actuellement.

Lemordant est arrivé ici sous les auspices du haut-commissariat français pour recevoir le prix Henry E. Howland, que lui a décerné l’université de Yale, et que l’on donne tous les deux ans pour récompenser une œuvre de haut idéalisme dans les sciences ou les arts. La bourse est de quinze cents dollars. Pour les Européens, elle sert juste à payer le voyage car ils sont obligés de venir jusqu’ici et de parler à l’Université. Le service de propagande a aussi demandé à Lemordant d’apporter ses tableaux ; il a trois cents toiles et dessins avec lui, dont plus des deux tiers lui appartiennent. Je vais lui organiser son exposition dans mes galeries. La générosité est en lui, je le sens aussitôt. C’est ainsi qu’il refuse que les catalogues soient vendus à son profit ; le bénéfice ira à une œuvre.

Le peintre et son chien Romeo après sa blessure

Il va faire des conférences sur la peinture française du XVIIIe. Il me parle de Watteau, il croit que les Américains l’aiment beaucoup ; je l’étonne quand je lui apprends qu’ils ne l’apprécient pas et que même tout le XVIIIe est quelque peu méprisé. Il me dit alors : « Vous m’accorderez pourtant, je pense, que Watteau est un des plus grands peintres qui aient jamais existé ! Mes conférences iront de lui à Rodin, autre géant, aussi grand que Michel-Ange. » Je lui conseille d’insister sur le côté humain et réaliste de Watteau. « Vous avez raison, me dit-il, oui, il a peint son temps. Et nous, modernes, ne pouvons-nous pas être grands en peignant l’ouvrier, l’usine et la mécanique ? » Je lui parle alors de ses figures de débardeurs. « C’est que, me dit-il, je ne suis pas exclusivement un peintre de la Bretagne. Je suis Breton, j’aime mon pays, j’aime ses habitants, j’ai aimé sa couleur, mais avant tout, j’étais un décorateur, et le décorateur porte un monde multiple en son cerveau. »
Lemordant donne l’impression de parler de façon saccadée mais, en fait, il martèle ses périodes qui sont très courtes. Je crois qu’il deviendra un excellent conférencier.

2 mars. – Deuxième visite à Lemordant.

Le portrait de Lemordant en 1918 par Cecilia Beaux (1855-1942)
Source AllPosters

Je passe deux heures avec lui qui sont entièrement consacrées à la confection de son catalogue auquel il attache beaucoup d’importance. Il veut que ce soit une œuvre d’art comme impression, et quand je lui dis que je connais bien l’art de la typographie, il en est très content. Mais, hélas ! nous avons si peu de temps devant nous, à peine huit jours ! Il me passe les photographies préparées par son secrétaire et nous décidons d’en reproduire quinze. Une exposition de ses œuvres a eu lieu en 1917 chez l’antiquaire Guiraud, rue Roquépine à Paris, et, à cause de la guerre, un très mauvais catalogue fut alors imprimé. Lemordant en fait la critique, oh ! pas du tout comme l’aveugle qui veut donner l’illusion qu’il voit ; c’est une image très nette qui s’est formée en son cerveau.
Impossible de le convaincre de vendre le catalogue à son profit ; il propose de donner l’argent aux soldats aveugles américains. Y en a-t-il ? « Vous appellerez peut-être cela de la sentimentalité, me dit-il, mais je suis un sentimental, un sentimental de cette Bretagne pleine de poésie, d’une poésie que l’on ne connaît pas, car sa poésie à elle n’est pas vraiment sentimentale, elle est grave. »

Guerre 1914-1918. Le peintre Jean-Julien Lemordant, "dont la vue a été très compromise par suite d'une grave blessure de guerre, a reçu la croix de la Légion d'honneur", le 23 novembre 1916, aux Invalides.
© Piston / Excelsior – L'Equipe / Roger-Viollet

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Note de Gimpel

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Numéro 224 à l’hôtel Vanderbilt.

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Notes de l'auteure du blog

(1) Le père de Jean-Julien Lemordant était maçon, peut-être marin à l'occasion, et sa mère femme au foyer. D'après ce qui a été raconté au moment du retour triomphal du peintre dans sa ville natale en janvier 1923, son grand-père aurait été « ancien corsaire ». Orphelin dès l'adolescence, sans ressource, Jean-Julien Lemordant réussit à étudier la peinture à Rennes puis à Paris dans l'atelier de Léon Bonnat.
Ancien élève de l'École régionale des beaux-arts de Rennes où il est le condisciple de Camille Godet, Pierre Lenoir et Albert Bourget, Jean-Julien Lemordant perd la vue durant la Première Guerre mondiale, en octobre 1915 durant la Bataille de l'Artois, mais la recouvre en 1923.

Décor pour l'Hôtel de l'Épée de Lemordant - Source Flick

Peintre de la Bretagne et de la mer, on l'a qualifié parfois de « fauve breton », quoiqu'il ait travaillé surtout à Paris. Sa palette très colorée est une de ses principales qualités et il sait admirablement représenter les mouvements des hommes, les danses, mais aussi ceux de la mer, du vent, de la pluie. Son œuvre principale demeure la grande décoration que lui commanda le maire de Rennes, Jean Janvier, pour décorer le plafond du théâtre, aujourd'hui Opéra. Réalisée avec une grande rapidité, l'œuvre fut mise en place en 1914. Elle représente une danse bretonne endiablée aux multiples personnages. On connaît au moins 60 études préparatoires à cette grande composition, le musée des beaux-arts de Rennes en conservant une. Signalons aussi le décor conçu, sur le thème général de la Bretagne, pour l'hôtel de l’Épée à Quimper. Menacé de disparition lorsque l'hôtel ferma en 1975, il fut acquis par le musée des beaux-arts de Quimper, mais le manque de place ne permit de l'exposer qu'après rénovation complète du musée en 1993 .
Il se construit un hôtel particulier au numéro 48 avenue René-Coty à Paris, en sa qualité d'architecte, ancien élève d'Emmanuel Le Ray, architecte de la ville de Rennes.
Source Wikipedia

(2) Cette vaste salle constitue en quelque sorte le cœur du musée. Ses boiseries servent de cadre au grand décor réalisé en 1906/1909 par Jean-Julien Lemordant (1878 – 1968) pour le café de l’Epée à Quimper.
En 1905, les propriétaires du plus célèbre établissement de Cornouaille demandent au peintre de décorer les deux salles à manger. Lemordant imagine une décoration de plus de 65 m2, découpée en 23 peintures illustrant différentes thématiques : Dans le vent et Contre le vent montrent des Bigoudens en costume de fête marchant le long de la côte de Saint-Pierre vers Saint-Guénolé, puis sur la plage de la baie d’Audierne pour se rendre au pardon de Penhors. Le Pardon décrit l’aspect profane d’un pardon du pays bigouden : le cabaret sous une tente, le vendeur d’images pieuses, les différents groupes répartis entres la chapelle et la fontaine miraculeuses. Ces deux ensembles sont présentés au Salon d’automne de 1907. Le succès tant parisien que breton est exceptionnel.
La rénovation de 1993 permet la présentation de l’ensemble du décor conçu par Lemordant selon sa disposition originale, dans un espace qui est un lieu de passage et de rencontre.
L’année suivante, Lemordant complète cette « épopée du peuple bigouden » et expose les toiles composant les deux autres séries : Le Goémon montre les hommes et les femmes recueillant le goémon flottant près du rivage ; Le Port raconte les activités des marins qui raccommodent des filets, cousent des toiles et se préparent à la pêche. La décoration sera complétée en 1908-1909 par deux grandes toiles qui représentent le phare d’Eckmühl et la chapelle Notre-Dame-de-la-Joie.
En 1975, l’hôtel de l’Epée ferme, son mobilier et sa décoration sont mis en vente. Le musée acquiert la décoration mais ne peut exposer qu’une toile.
La rénovation de 1993 permet la présentation de l’ensemble du décor conçu par Lemordant selon sa disposition originale, dans un espace qui est un lieu de passage et de rencontre.
Source Musée de Quimper


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 30 juillet 2015

4ème Carnet - 13 au 17 janvier 1919

13 janvier. – Sage coq gaulois. 

Claude Terrasse me dit : « Il y a à côté de chez moi, à Passy, un coq qui se taisait pendant toute la durée des bombardements de Gothas. » 

15 janvier. – Ame d’enfant. 

Je pars dans dix jours pour New York avec ma femme et mon fils aîné. Je laisse ici mes deux jeunes enfants avec la nurse, qui dit ce soir à Ernest : « Tu vas être content, tu n’auras plus à dire chaque soir bonsoir à ta nurse. – Chaque soir, lui répond Ernest, je vous écrirai bonsoir par carte postale. » Et l’enfant se met à pleurer. 

16 janvier. – Watteau Chaponay. 
La toile dont parle Gimpel pourrait être celle-ci vendue chez Christie's en 2004 et donnée comme provenance "Marquis de Chaponay" puis collection Wildenstein. En 2004, elle est donnée pour un "suiveur" de Watteau (prix dérisoire : 9 988€).

Wildenstein l’a vendu au baron Edmond de Rothschild sur une base de quatre cent cinquante mille francs. (Voir ici)

17 janvier. –  Le scandale des faux Rodin. 

Il a éclaté. La fabrique était à Asnières.(1)

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Note de l'auteure du blog

(1) Fabriquer des faux Rodin n'a jamais cessé : témoin le faussaire Gary Snell jugé en 2014, qui en a fait plus de 1700 !!
Voici, selon Gallica, les circonstances de ces faux de 1919
Une fabrique de faux Rodin

L'industrie était prospère. Un expert paya 80.000 francs une de ces imitations. On annonçait, hier, l'arrestation, à Asnières, d'un M. Bouyon de Chalus, qui avait épousé la veuve d'un médecin. Pourquoi cette -mesure ? Bouyon de Chalus vendait de faux Rodin. Tout simplement.

Ah vraiment ? s'exclama M. Léonce Bénédite, le conservateur, très averti du musée du Luxembourg et du musée Rodin, l'affaire a été ébruitée ? J'eusse préféré qu'on la tint secrète quelques jours encore, à cause des complicités possibles.
Une moue de contrariété rapprocha une seconde la barbiche et la moustache hérissée de mousquetaire. Et M. Léonce Bénédite, encore avec quelques réticences, se laissa arracher l'histoire.

C'est moi, dit-il, qui ai appelé l'attention du ministre des Beaux-Arts sur l'existence de ces faux. Je ne suis pas seulement le conservateur du musée Rodin, je suis aussi l'exécuteur testamentaire du maître, et je fus son ami. J'ai donc charge de veiller sur les intérêts matériels et sur les intérêts moraux de sa succession. Mais, seul, le ministre, avait légalement qualité pour porter plainte. Déjà, du vivant de l'artiste, il y a dix ans, rappela M. Léonce Bénédite, on avait découvert une fabrique de faux Rodin. Comme par hasard, les inculpés, sauf Bouyon de Chalus, étaient les mêmes ... [problème de reconnaissance de caractère : illisible]. Une perquisition dans l'atelier des frères Montagutelli n'avait pas donne de résultats irréfutables, une ordonnance de non-lieu intervint.

L'affaire n'était pas terminée.
De temps en temps, des amateurs abordaient, l'air mystérieux, M. Bénédite et, le sourire malicieux, insinuaient qu'il ne connaissait pas toutes les productions de son illustre ami. Et la preuve était qu'ils venaient d'achetr un de ces bronzes, comme aucun musée n'en possédait, très certainement.
Depuis quelques mois, depuis la mort du sculpteur, les productions inconnues se multipliaient.
On parlait avec respect de la collection d'un oculiste défunt, le docteur Monfoux, à qui le maître, en reconnaissance de ses bons soins, avait fait don de pièces tout à fait remarquables. Il lui en avait donné tant et tant.La demeure du feu docteur Monfoux était un second musée Rodin. Or la veuve du praticien, remariée a un M. Bouyon de Chalus, qui habitait Asnières, se défaisait volontiers de quelques bronzes, moyennant une honnête rétribution, à peu de chose près la valeur réelle d'un bon exemplaire. Or je sais, remarqua malicieusement M. Bénédite, moi qui avais vécu près de Rodin, qu'il n'avait jamais eu mal aux yeux. Il était un peu myope il portait un lorgnon, un lorgnon quelconque prescrit par un oculiste quelconque au cours d'une brève consultation et je savais très exactement comment il avait récompensé son médecin habituel.
M. Bénédite exprima le désir de visiter cette collection unique et l'expert accepta de le conduire chez le comte de Chalus, le second mari de la veuve du praticien. M. Faralkq l'y avait devancé et déjà le «comte», la «comtesse», M. Philippe Montagutelli et le sculpteur Fidi, qui semble avoir servi d'intermédiaire, étaient mis les verrous. Un carnet trouvé sur Fidi, ne laisse aucun doute sur les opérations du groupe, un groupe qui n'est pas de Rodin. La dernière note relatait la vente de quatre pièces au prix de 47 000 francs. Le conservateur du Luxembourg estime qu'il y aurait intérêt à connaître les personnes qui ont prêté des œuvres authentiques en vue de reproduction frauduleuse. Je regrette de n'avoir pas eu le temps de rendre visite au couple Chalus-Monfoux, conclut M. Bénédite. J'aurais voulu voir leur tête.

Il y avait longtemps que la religion de M. Bénédite était éclairée. Les oeuvres de Rodin, à peu d'exceptions près, avaient été fondues par M. Rudier. Toutes portaient, à côté de la signature du maître, le sceau du fondeur.
Après avoir obtenu un ou deux exemplaires, trois au plus, M. Rudier prenait une nouvelle empreinte sur un moulage étalon. Les reproductions présentées à M. Bénédite, et parfois à M. Rudier, par ceux qui s'en étaient rendus acquéreurs, étaient généralement des « surmoulages », voire des moulages sur bronze dont le manque de netteté ne pouvait laisser aucun doute. M. Rudier avait tenu un compte exact des sujets reproduits. Il n'avait fait que peu de fontes à la cire. et les «cires perdues abondaient dans la collection», dédiées au docteur Monfoux. Jamais Ni. Rïidier n'avait relevé telle dédicace. D'autres pièces, enfin, n'étaient que de grossières copies.
M, Bénédite avait déjà acquis la conviction que ces faux venaient de l'atelier des frères Montagutelli, via Asnières, quand un expert, un expert près les tribunaux, -l'invita à visiter, chez lui un lot d'œuvres de Rodin. Il les avait payées 80.000 fr. en bloc. Ce n'était pas donné, certes. Mais, pensez donc! tout un lot de Rodin, alors .qu'on n'en trouve pas dans le commerce. Le musée Rodin ne laisse guère faire de reproductions que pour les musées de province. C'était quand même une affaire. Tout cela provenait de la collection du docteur Monfoux.

A. G.

LES OPERATIONS JUDICIAIRES
La perquisition pratiquée à Asniéres, 9, rue du Bac, chez Bouyon de Chalus, en présence de M. Rudier, fondeur d'art, 34, rue de Saintonge, officiellement chargé d'éditer les oeuvres de Rodin qui ne sont pas offertes au public a amené la découverte de 21 sujets, tous dédiés au « docteur Monfoux
Interrogé, Chalus déclara qu'il tenait ces bronzes du sculpteur Achille Fidi, sujet italien, âgé de cinquante-huit ans, demeurant impasse Laville, à Asnières, qui, à son tour, dénonça les frères Montagutelli, fondeurs, avenue du Maine, ses compatriotes.
Les contrefacteurs ont réalisé des bénéfices considérables.


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 11 mai 2015

3ème Carnet - 7 septembre 1918

7 septembre. – Sur le « Baglione » de Nattier. 
Marquise de Baglione en Flore par Nattier (on remarque sur ses genoux une superbe tulipe !)

Helleu me dit : « Votre Nattier est un des plus beaux du monde. Il a une tulipe dont le geste est gracieux. » La comtesse Armand avait chargé, il y a vingt ans, Durand-Ruel de le vendre. Degas et moi le montrâmes à la comtesse de Béarn qui aurait pu l’avoir pour cent soixante mille francs. Degas lui dit : « Achetez-le, je pourrai le copier. » Elle répondit : « Je n’ai pas d’argent. – Vous n’avez pas d’argent, m’écriai-je, eh bien ! faites des dettes (1) ! » 

Le comte Boni de Castellane.

Boni, qui avait trois ou quatre millions de rentes, me parle d’entrer comme vendeur chez moi à New York pour cinq mille francs par mois, et il ajoute : « Autrement, je me ferai député ou sénateur. »

Chez Helleu. 
Paul Helleu dans son atelier

45, rue Emile-Menier, au cinquième étage, avec une belle vue sur les jardins de la Fondation Thiers. Il me montre un Watteau qu’il a acheté pour deux mille francs dans une vente à l’hôtel Drouot. Tout Paris parle de cette découverte sensationnelle. Il est faux (2).

La perspective (vue à travers les arbres dans le parc de Pierre Crozat) 1715 par Antoine Watteau au musée de Boston (qui ne le donne pas comme faux ! Gimpel serait-il jaloux de cette découverte ??)

Helleu me raconte qu’il a toujours cherché à s’inspirer de Watteau et même que Degas fit ce mot : « C’est du Watteau à vapeur. » Helleu continue : « Je travaille vite, mon plus gros succès fut la duchesse de Marlborough dont j’ai terminé la planche en quatre heures. En quelques semaines, j’ai vendu mille exemplaires à cent francs pièce. »

Les deux cousines de Watteau, actuellement au Louvre

Il m’apprend qu’il vient de faire acheter le Watteau de Michel Lévy Les Deux Cousines pour deux cent vingt mille francs.


Helleu est aussi rosse que ses amis Boldini, Sem et Degas. Il me dit : « J’aimerais détruire quinze cents de mes pointes sèches et n’en garder que quatre. » En ancien, il a beaucoup de goût et de connaissances. Il possède de très beaux cadres et quelques morceaux de bois doré remarquables ainsi que quelques sièges.

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Notes de l'éditeur

(1) Ce tableau est aujourd’hui en Amérique. Acheté d’abord par Ambatielos, un Grec qui demeure à Paris et qui perdit son argent, il fut racheté par N. Wildenstein qui le revendit à Erickson.

(2) Il a été acheté par le musée de Boston. (Note de 1927.)

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mercredi 4 mars 2015

1er Carnet - 23 mai 1918

23 mai. – Groult. 


Le Gaulois du dimanche : la collection Camille Groult

Sa veuve est morte. Que va devenir la collection ? C’est la question du jour. Camille, le fils, nous a dit qu’elle formerait un musée après sa mort et celle de sa sœur.
Groult* fut la grande figure de l’amateur du XIXe siècle, le pendant de M. de Julienne au XVIIIe. Tout le monde l’a rencontré et personne, j’ai beau interroger, ne sait plus rien sur lui. Il était plein d’esprit. On parlait toujours de ses bons mots, et aussi de ses mystifications. J’étais tout gosse quand je l’ai connu.

Camille Groult en 1902

C’était un grand et fort bonhomme à la Joseph Prudhomme. Il venait souvent voir mon père en son magasin au 9, rue La Fayette ; il me connaissait très bien et me regardait travailler. Un Américain demande, un jour, à mon père, à voir sa collection ; mon père va le trouver et m’emmène avec lui pour me donner l’occasion de visiter la maison de Groult et ses merveilles. Groult me regarde et s’écrie : « Ah ! le voilà, l’Américain. » Mon père répond : « C’est mon fils. – Non ! hurle Groult, c’est l’Américain. Ah ! c’est ainsi que vous, monsieur Gimpel, avez voulu introduire un étranger chez moi à mon insu. » Et Groult continue sur ce ton en se fâchant tout rouge. « Mais vous connaissez bien mon fils », assure mon père. « Oui, et c’est parce que je le connais que je jure que cet homme (j’avais peut-être quinze ans) est un Américain. Je ne veux recevoir personne et je ne montrerai pas ma collection. » Puis, s’adressant à moi : « Vous aimez l'art, petit ? – Je m’y intéresse beaucoup, monsieur, – Eh bien ! regardez ce Watteau, le portrait de M. de Julienne. Vous ne verrez jamais une toile pareille. » Il avait raison, c’est peut-être le seul portrait connu fait par Watteau(1)  beaucoup discuté et indiscutable.

Portrait de Jean de Julienne par Watteau


Puis, comme si mon père n’existait pas, il me prend par le bras et me fait entrer dans ses vastes galeries où sa collection semblait perdue dans le plus immense des désordres. Mais ce désordre, comme il avait su l’arranger avec soin, avec art ! Un objet ou un tableau ne s’apercevait que d’un point, mais de là rien d’autre ne pouvait attirer la vue. Mon père nous suivit. Groult m’arrête devant deux vitrines plates, recouvertes d’un velours, me dit qu’elles cachent la plus belle création artistique du monde et il tire l’étoffe avec un geste d’escamoteur ; je découvre dans l’une des papillons merveilleux et dans l’autre des coquilles de nacre ; et il me dit : « Vous voyez la couleur de ces papillons, ces couleurs, l’homme n’a jamais pu en créer d’aussi belles, et la perle la plus rare n’a pas l’éclat de ces coquilles que j’ai payées entre vingt et trente sous pièce à Cancale. Si elles étaient rares comme les perles, on donnerait des millions pour les avoir et les femmes les porteraient. Mes papillons vaudraient aussi des centaines de mille francs. L'humanité n’apprécie pas ce qu’elle peut avoir à bon marché. Mais savez-vous encore ce qu’au-dessus de ma collection je préfère ? Un beau coucher de soleil. J'ai cinq ou six chambres dans Paris, sous les toits, des chambres de domestiques, et quand, l’après-midi vers 6 heures, je hume un beau coucher de soleil, j’escalade les six étages les plus proches et je contemple la nature dans sa sublime féerie. Tenez, venez voir le peintre qui a le mieux compris la couleur et la lumière. » Il me conduit dans une pièce où, sur une douzaine de chevalets, se trouvent des Turner, et il continue : « Le plus beau, selon moi, c’est le Pont de Saint-Cloud. Le premier dimanche qui le-champ et depuis j’y passe tous mes étés. C’est autrement beau que mon Turner ! »

William Turner (Londres 1775-Chelsea, Londres 1851) 
 Paysage avec une rivière et une baie dans le lointain, vers 1835-1840 **


Les Turner de Groult, ce fut toujours l’amusement de Paris car il en avait bien trois de faux sur quatre. Le savait-il ? Parfaitement. Il payait le vrai Turner deux cent mille francs et le faux, difficilement, trois cents francs. Mais il s’amusait à voir les vrais connaisseurs admirer ces croûtes par peur de lui déplaire. Il poussa la plaisanterie jusqu’à donner un faux Turner au Louvre pour l’y voir suspendu par les conservateurs qui espéraient qu’il leur léguerait sa collection. D’ailleurs il le laissait croire. Il ne légua pas un dessin ; alors, quelques jours après son enterrement, on fit dégringoler le faux Turner de son clou, mais, soudain, on se mit à espérer en Mme Groult et on le raccrocha.

Camille Groult en 1903 : il s'agit donc bien sur père mort en 1908

Peu de temps avant sa mort, Groult avait transformé son jardin de l’avenue de Malakoff en un paysage à la Hubert Robert, avec un jet d’eau, des colonnes et des ruines. Un passage conduisait rue Pergolèse ; je ne crois pas qu’il lui appartenait.
Il était loué à des marchandes de fleurs mais il s’était arrangé avec elles pour pouvoir s’y promener à partir de 6 heures du soir, après leur départ, et jouir des fleurs qu’elles y laissaient.
Le seul mot qu’on rapporte souvent de lui est celui-ci : un grand industriel ayant fait sa fortune dans les pâtes alimentaires, des gens très bien allaient chez lui. Un roi, peut-être de Grèce, qu’il avait rencontré aux eaux, vint à Paris et Groult l’invita à déjeuner. Le roi ne répondit même pas. Notre homme lui écrivit alors : « Vous auriez vraiment pu venir, vous nous avez beaucoup manqué, nous étions entre nous, il n’y avait que le meunier et son fils. »

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Note du livre

(1) Celui du musée de Valenciennes est par Watteau

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Notes de l'auteure du blog

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Camille Groult (30 juin 1837, Paris - 13 janvier 1908, Paris), est un industriel et collectionneur d'art français.
Héritier d'une riche famille de minotiers (pâtes alimentaires Groult à Vitry-sur-Seine, rue d'Oncy, maintenant rue Camille-Groult, qui fusionnèrent en 1967 avec la marque de semoule Tipiak, usines à Nantes et Pont-l'Évêque), il commença, vers 1860, à collectionner des tableaux, dessins et pastels du xviiie siècle français, mais délaissa ce thème autour de 1890, pour acquérir des tableaux du xviiie siècle anglais. "Ami du Louvre", plus tard donateur d'une riche collection, il fut sans doute le plus grand amateur de peinture britannique en France à la fin du xixe siècle. Grâce à ce don, le Louvre conserve à présent un ensemble d’œuvres de Raeburn sans exemple hors du monde anglo-saxon. Marié à Alice Thomas, fille du préfet Théodore Thomas (1803-1868) et de Rose Françoise Anaïs Tassin de Moncourt, il est le grand-père de Pierre Bordeaux-Groult.
Source Wikipedia

Camille Groult était aussi le premier collectionneur d’art anglais en France. Sa préférence allait au peintre Turner (1775-1851). Il aimait la couleur et collectionnait les papillons qu’il épinglait près des tableaux de Turner pour que les couleurs rivalisent. Encouragé par Proust, il a voulu donner un musée d’art anglais à l’État français, mais le projet échoua.
Source Vitry sur seine

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Paysage avec une rivière et une baie dans le lointain est l'un des rares tableaux de Turner que Proust ait pu voir : l'écrivain connaissait en effet la collection de l'industriel Camille Groult (1832-1908), où cette œuvre semble avoir été distinguée par Edmond de Goncourt dès 1890 - "Il y a, parmi ces toiles, un Turner : un lac d'un bleuâtre éthéré, aux contours indéfinis, un lac lointain, sous un coup de jour électrique, tout au bout de terrains fauves. Nom de Dieu ! Ça vous fait mépriser l'originalité de Monet et des autres originaux de son espèce !" (Journal, Paris, Robert-Laffont, 1989, T. III, p. 374, 18 janvier 1890).
Source BNF

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mercredi 21 janvier 2015

1er Carnet - 2 mars 1918

2 mars. – Coquines de fleurs. 

Marchande de fleurs ambulante, Paris 25 juin 1918 , rue Cambon

Mme Ruffier, marchande de fleurs, rue Scribe, qui fut belle fille, a le plus joli choix de Paris. Les fleurs chez Lachaume sont peut-être aussi belles, mais Mme Ruffier possède l’art de les savoir assembler. Chaque corbeille est un tableau. C’est une fille de Paris. Elle peut, aujourd’hui, porter collier de perles tandis qu’elle vend à moins riche qu’elle, mais elle ne peut pas effacer l’empreinte de ce peuple des faubourgs parisiens d’où elle sort et qui enfante tant d’artistes. Aussi vaut-elle cent fois mieux nature quand le client n’est pas là, ce qui est rare. 
— Comme vos fleurs embaument, madame Ruffier ! 
— Ah ! les fleurs, quelles coquines ! Moi qui suis entrée là-dedans parce que je les aimais, si vous saviez à quoi ça sert, quelle dégoûtation ! Au commencement ça me gênait, j’avais le cœur poétique ; des hommes qui avaient de gentilles petites femmes envoyaient à des rombières des fleurs à se pâmer devant. Ces femmes-là, ça ne connaît pas la fleur. Les hommes, comme ils sont bêtes ! J’ai un client qui, chaque fois qu’il envoie des fleurs à sa maîtresse, disons pour deux cents francs, adresse une corbeille à sa femme, d’environ quarante francs, et croit qu’il doit s’excuser auprès de moi : « Ma femme ne comprend pas la beauté des fleurs. » Il est vrai, monsieur Gimpel, que si nous ne devions compter que sur les légitimes pour vivre ! Pourtant, moi, j’aime vendre des fleurs à ceux qui les aiment. L’autre jour, un monsieur m’achète, pour une actrice, une corbeille de douze cents francs. J’accompagne mon garçon de peur qu’il ne l’abîme : « Attention, là. au couloir. Prenez garde à la porte. » J’arrive très fière dans le salon de la dame et la bouche en cœur, je lui dis : « Voilà la corbeille. » – « Ah ! l’andouille, s’écrie-t-elle, en ces temps de guerre et de disette il aurait mieux fait de m’envoyer du sucre. »
« Vous comprenez si ça vous flanque un coup : aussi je sais rigoler quand un homme qui a un nom envoie une corbeille de deux cents francs pour bien se faire recevoir, et, après deux ou trois accueils qui ont satisfait ses désirs, tire sa révérence. » 

La rue Scribe source CPArama

Pause. Entrée d’une cliente, jeune, élégante, suivie d’un bel officier. Mme Ruffier la sert. Choix rapide. Sortie. Elle me dit : « C’est la jolie X… 
— Elle est bien. 
— Et deux fois par semaine je vois son vieux qui ne manque jamais de murmurer à mon oreille, en confidence : « Dire que je suis le seul à posséder cette beauté ravissante ! » Mais la province est encore pire. Un homme de Carcassonne, l’autre matin, m’achète des œillets pour une amie laissée là-bas dont il me dicte l’adresse. Au même moment, une femme entre. C’était la sienne. « Ma chérie, lui dit-il tendrement, prends ces œillets, je te préparais cette surprise. »


« Et les pères qui viennent me demander comment leurs filles se procurent des fleurs quoique d’institutrices accompagnées. Et les femmes mariées qui me menacent de faire saisir mes livres, pour savoir si elles sont cocues. Ah ! ces fleurs, ce qu’elles sont coquines ! »

Conscrits de la classe 1919 - Source ici

Dans le métro. 
Chaque soir, sur les grands boulevards, des monômes de conscrits de la classe 19 hurlent : « On les aura ! » Ici, ils chantent le refrain : « Il est cocu, le chef de gare. » Bientôt quatre ans de guerre et l’ardeur n’est pas tombée ; malgré plus d’un million de morts et de quatre millions de blessés !

Hubert Robert : Le Jet d’eau du bosquet des Muses à Marly

Vente Ledoux : présentation de la vente. Reporté au 5 mars, jour de la vente Ledoux

Antoine Watteau, L'enseigne de Gersaint - Château de Charlottenburg, Berlin (Allemagne)

Sur l’enseigne de Watteau.
On parle au 57 de beaux tableaux qui furent contestés. Nathan Wildenstein dit : « Michel Lévy prétend qu’il a la vraie, que celle de l’empereur d’Allemagne est fausse. J’ai pourtant offert un million de marks de cette dernière. Ce cochon de Guillaume a une lettre de moi (1). Cette toile vaut le double. »
On lui demande qui a servi d’intermédiaire et il répond : « Deux hommes, Ludwig Rosenthal, le marchand, fournisseur de la cour, qui avait acheté à Guillaume quelques manuscrits, et un chambellan de l’empereur qui lui transmit mon offre qu’on avait exigée par écrit ; j’en possède la copie. C’était au beau milieu de la polémique soulevée par l’amateur français et dont tous les journaux s’étaient emparés. Guillaume n’avait pas l’intention de vendre mais cherchait une attestation. Ah ! il n’avait pas besoin de la mienne, la France s’était portée à son secours et surtout le gouvernement français qui avait si peur de l’indisposer et qui fit donner toutes les batteries. Nos ministres mirent en branle la Société de l’art français qui, par l’intermédiaire de l’écrivain d’art Alfassa, fut chargée de réfuter chaque argument de Michel Lévy. Le Louvre, en entier, avait reçu l’ordre de marcher contre ce dernier. On tremblait si fort que si Guillaume avait eu la copie, le gouvernement aurait donné l’ordre d’en faire un original ! »(2)

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Notes de l'éditeur du journal d'un collectionneur
(1) Cette lettre date du 11 juin 1910.
(2) Nathan Wildenstein a reconnu comme vrai le tableau de Michel Lévy. Je suis aussi persuadé qu’il est de Watteau. (Note de 1939)
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Note de l'auteure du blog
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Hortense-Félicité, naît le 11 Février 1715. Elle est la quatrième et avant-dernière enfant de Louis III de Nesle et d’Armande-Félicitée de La Porte-Mazarin. ... Le 21 Janvier 1739, sous l'instigation de sa tante, la belle Hortense est mariée à François-Marie de Fouilleuse, marquis de Flavacourt (1708-1763), maréchal de camp. ... D’une grande beauté, la marquise de Flavacourt est remarquée par le roi qui, séduit, commence à lui faire des yeux doux. Hortense résista à ses assiduités et évita son lit bien que ce dernier voulut en faire sa maîtresse après le départ de Mme de Lauraguais. Louis XV se heurta aussi à l’époux d’Hortense, le marquis de Flavacourt. Celui-ci, fort amoureux de sa femme et donc très jaloux, menaça cette dernière de la tuer si elle devenait « putain comme ses sœurs ».... On peut peut-être également attribuer ce refus à la piété et la vertu de Mme de Flavacourt.
Source Jardin secret, où l'on trouvera plus de renseignements sur Madame de Flavacourt
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963