samedi 17 janvier 2015

1er Carnet - 17 février 1918

17 février. – Nos origines. 

Portrait d'Ernest May par Degas (source l'histoire par l'image)(*)

Je déjeune avec Ernest May, banquier et amateur.

Adoration des mages de Quentin Metsys, au metropolitan museum de New York (source Rivage de Bohême)

C’est un Quentin Metsys, le Roi mage au nez busqué et aux mains jointes du tableau de la collection Rodolphe Kann qui est aujourd’hui au Metropolitan Muséum. C’est aussi la tête du peseur d’or de tous les artistes de la Renaissance mais sans nulle âpreté. C’est le peseur moderne de choses et d’idées. Aussi est-il très riche. 
— Je retrouve en vous, me dit-il, votre père. Je l’aimais beaucoup. N’est-il pas mort en Amérique ?

René Gimpel enfant en 1890 (donc sans doute avec son père) : il a 9 ans, et déjà ils se ressemblent fort - Source : Archives of American Art

— Oui, au début de 1907. On nous prenait souvent pour des frères, il semblait si jeune et il l’était. Mais il dégageait de sa personne une sympathie bien plus que vive. C’était un charmeur avec son éternel sourire et son visage coloré. Quelques-uns de ses amis l’appelaient : le Franz Hais français.

Nathan et Goerges Wildenstein en 1908 (source Wikipedia)

— J’ai aussi connu votre associé, Nathan Wildenstein, et à ses débuts dans l’antiquité. Il a fait du chemin ! 
— Ce devait être au 56, rue Laffitte. 
— Non, avant qu’il eût un magasin, cité du Retiro, dans un appartement au deuxième. Il exerçait alors le métier d’intermédiaire. 
— Il avait d’abord vendu des cravates à Strasbourg, puis s’était installé antiquaire à Vitry-le-François, pour terminer à Paris. Il m’a raconté que rue Laffitte il ne parvenait pas toujours à payer son loyer le jour du terme et il ne passait alors qu’entre chien et loup devant la loge de sa concierge.

Le billet doux de Fragonard (source La belle saison)

Vingt ans plus tard, il achetait avec mon père à la vente Crosnier Le Billet doux de Fragonard, pour cinq cent mille francs et, en 1907, avec la maison Duveen, de Londres, et moi, la collection Rodolphe Kann pour dix-sept millions de francs. 
— Votre père l’a beaucoup aidé, que j’ai connu, 9 rue La Fayette.
— Oui, mais c’est Nathan Wildenstein – c’était en 1889 – qui lui a conseillé d’entrer dans ce métier. Mon père était à la Bourse et il eut aussitôt comme clients les grands financiers, les Rothschild, Bardac, Albert Lehman, Strauss, Stern, et vous-même, je crois. Puis, sachant l’anglais, il amena Wildenstein en Angleterre, où il était alors possible d’acheter de splendides tableaux français à des prix dérisoires. L’arrière-boutique du vieux Martin Colnaghi, dans Pall Mall, fut une mine inépuisable.

Jean Antoine Watteau (1684-1721) Le rêve de l’artiste, 1707 ou 1719, collection particulière.

Ils trouvèrent là pour dix mille francs Le Rêve du poète de Watteau qu’ils cherchèrent vainement à vendre vingt mille francs. Ils l’oublièrent pendant dix ans dans une réserve et, quand ils le sortirent, ils demandèrent cent cinquante mille francs et David-Weill l’acquit, qui l’avait vu quand il était arrivé de Londres ; mais on lui en avait alors demandé trop peu. 
— Moi, Monsieur Gimpel, je n’ai jamais mis plus de dix mille francs dans une toile. Vous avez connu Groult, la grande figure d’amateur du XIXe siècle ; il avait de l’esprit et voici un de ses mots qui nous peint tous, les vrais curieux. Groult montre à des amis un tableau qu’il a payé un grand prix et ils l’en félicitent, mais Groult les arrête : « Je donnerais cinquante mille francs de plus pour l’avoir découvert pour cent francs. »

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Notes de l'auteure du blog
(*) Dans cette scène de genre dont le titre nous indique qu’elle se passe à la Bourse, Edgar Degas a justement représenté des hommes d’affaires en redingote et chapeau haut de forme, comme le veut la mode bourgeoise de l’époque, qui s’entretiennent sous le péristyle du palais Brongniart. Dans ses carnets, le peintre a précisé que les deux hommes au centre du tableau sont Ernest May, le visage allongé et les binocles sur le nez, qui était l’administrateur-directeur de la Banque franco-égyptienne, et derrière lui, son associé, un dénommé Bolâtre, à la silhouette trapue. Source l'histoire par l'image

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 15 janvier 2015

1er Carnet - 16 février 1918

16 février. – Jacques Doucet. 


Jacques Doucet âgé et son chien

Avenue du Bois, Jacques Doucet (*) se promène. Tu as plus de soixante ans et tu es resté le beau Jacques.

Jacques Doucet (source musée Angladon)

Ta barbe blanche que j’ai connue très blonde fut toujours taillée comme un jardin à la française. Tu portes tes vêtements comme tes mannequins tes robes.

Un défilé particulier chez Jacques Doucet (Source Head to toe fashion art)

Elles sont les reines des trottins, tu es le prince de la couture. Tu as un air aristocratique, aussi la noblesse n’a-t-elle pas voulu de toi et tu avais tout pour plaire : des yeux bleus en amande et une langue acérée.


Couverture du catalogue de la vente Doucet en 1912 (source Diktat)

Tu as formé une collection de XVIIIe d’un goût très fin. Elle ne t’a pas coûté trois millions, la vente publique en a produit quatorze(**).

Chez Jacques Doucet, à la fin de sa vie (source Le favori)

Et pour cette collection, tu avais construit, aidé par le décorateur Hœntschel, un cadre superbe que tu as quitté le lendemain de la vente publique. J’y habite aujourd’hui (19, rue Spontini). Cette vente ! Ce départ ! Une peine d’amour. Tu l’as dit et je te crois. Tu aimais Mme X… et elle divorçait pour toi. Tu allais l’épouser, elle est morte. Personne n’a pensé que tu pouvais être aussi sentimental car on te hait pour ton orgueil, dont tu souffres et qui fait que tu ne reçois pas de tes bienfaits la juste récompense.
Tu n’entres pas à l’institut, où tu devrais siéger pour lui avoir fait le don magnifique de ta bibliothèque d’art et d’archéologie, monument unique au monde, trésor pour les savants, les curieux et les chercheurs, et qui t’a coûté des millions(***).

Jacques Doucet avec le peintre Picabia (source musée Angladon)

Tu as aussi le mérite d’encourager les artistes et d’avoir senti presque avant quiconque la renaissance actuelle de l’art décoratif (****). Comme on a ri de toi, il y a six ans, au moment de ta volte-face artistique ! Aujourd’hui on commence à t’imiter. Tu t’éloignes. Nous nous retrouverons.(*****)

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Notes de l'auteur du blog
(*) Jacques Doucet, né à Paris le 19 février 1853 et mort à Paris le 30 octobre 1929, est un grand couturier, collectionneur et mécène français, personnalité de la vie artistique et littéraire parisienne des années 1880-1920. Propriétaire d’un magasin hérité de sa mère, rue de la Paix, Jacques Doucet fonde à Paris une des premières maisons de haute couture. Sa riche clientèle d’actrices et de femmes du monde — Réjane, Sarah Bernhardt, Liane de Pougy, la Belle Otéro — lui assure une fortune et lui permet de satisfaire ses passions d’amateur d’art et de bibliophile. Après avoir réuni des objets d’art du xviiie siècle — tableaux, dessins, sculptures, œuvres d’ébénisterie et de marqueterie —, il s’intéresse aux livres de cette même époque. En 1912, il vend cette première collection pour acquérir des toiles de Manet, Cézanne, Degas, van Gogh, Bakst, Arthur Jacquin.
Source Wikipedia

Personnage hors du commun et demeuré largement méconnu du grand public, Jacques Doucet fut l'habilleur des femmes peintes par Proust et fréquentées par les frères Goncourt. Ce grand couturier était avant tout un mécène d'une générosité rare (mécène du groupe surréaliste notamment), un collectionneur d'un goût très sûr et d'une intelligence inouïe. Surnommé par l'écrivain André Suarès "le magicien", Doucet s'est étrangement appliqué à gommer toute trace de lui, ne nous léguant que le meilleur de lui-même : ses collections et ses bibliothèques.
Source France Inter l'Humeur vagabonde

(**) A la naissance du XX siècle, Jacques Doucet a déjà rassemblé une collection classique de mobilier et tableaux du XVIII siècle français : La Tour, Chardin, Watteau, et du mobilier de Roentgen ou Jacob. Il prépare sa demeure en vue de son mariage avec une jeune femme issue d’une famille noble. 1912 : la noce est annulée. Alors il vend tout aux enchères, d’un coup. Les journaux titreront « La vente du siècle » après l’obtention des 15 millions de francs or pour cette opération déjà très médiatique. Source les Echos


(***) Le critique d’art Pierre Cabanne, dans son livre sur les grands collectionneurs, parle à son propos d’une « impassible curiosité ». Froid, distant, aimant le luxe, mais en quête d’une chose indéfinissable qui s’appelle l’avant-garde. Quant à son biographe, François Chapon, il remarque avec esprit que le secret de l’équilibre de ses collections tient certainement au fait que «peut-être, il tenait des habitudes mentales de sa profession le sens des ensembles».L’anomalie dans son attitude était cependant sa discrétion. Doucet aura repoussé les honneurs que lui offraient les officiels. « Au représentant du ministre, venu lui proposer le ruban rouge, il réplique : "Donnez-le à mon secrétaire, il lui sera plus utile."» Il tient aussi à la dédramatisation de ses gestes généreux. Ainsi, lorsque le président de la République vient inaugurer les nouveaux locaux de sa bibliothèque, qu’il rend accessible au public, et qu’il l’interroge sur les raisons qui l’ont poussé à sa création, il répond : «Parce que cela m’amusait.»
Source les Echos

(****) Le grand amateur d’art aura eu plusieurs maisons, mais, à la fin de sa vie, outre son domicile, il possède un studio, écrin Arts déco, pour accueillir le meilleur de ses collections. Dans le vestibule vert pâle trônent « Les Demoiselles d’Avignon », dont Madame Doucet n’avait pas voulu à leur domicile, sous prétexte qu’il s’agissait d’une scène de prostituées. Il ouvre sur un cabinet oriental rempli de porcelaines chinoises, de cristaux, d’émaux et de statuettes bouddhiques. Dans la salle principale, les peintures cubistes de Braque ou Picasso sont somptueusement encadrées - Doucet était particulièrement sensible à « l’habillage » des toiles et des livres -, présentés non loin d’oeuvres primitives de Côte d’Ivoire et d’Afrique centrale. Jeux de lignes, dispositions des volumes… Il était en quête d’une harmonie des formes et des couleurs. Mais sans jamais perdre le sens des affaires : toutes les œuvres avaient été âprement négociées et systématiquement payées en plusieurs traites, y compris auprès des artistes.
Source les Echos

(*****) Le couturier meurt en 1929 des suites d’une maladie cardiaque. Il est esseulé. Les surréalistes lui ont tourné le dos et, dans l’élite, peu de gens se déplacent pour assister à l’enterrement du mécène. Pour voir aujourd’hui quelques bribes de cet exceptionnel ensemble, il faut se rendre à Avignon, dans une fondation peu connue, créée par les héritiers Doucet, Jean Angladon-Dubrujeaud et sa femme Paulette Martin. Là, dans un hôtel particulier provençal du XVIII siècle, on peut admirer entre autres un Van Gogh, un Cézanne, un Degas, cinq Picasso et des Vuillard, Modigliani, Foujita… 
Source les Echos
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mardi 13 janvier 2015

1er Carnet - 14 février 1918

14 février. – Sur les Rothschild. Au 57

Louis Guiraud est antiquaire. Son père, qui a fondé la maison, a beaucoup de goût. Sa mère aussi. Elle fut jolie. Le baron de Rothschild l’admira. Louis est un chineur aimable, aux yeux bleus, et il possède aussi beaucoup de goût. Il dirige les affaires avec son frère Lucien.

La baronne Ephrussi de Rothschild jeune (source Wikipedia)

— Ah ! dit-il, Mme Ephrussi (*), si je la connais ! Elle n’aime pas régler ses factures.


Les Allez frères (**) vendent aux petits bourgeois leurs poêles à bois six cents francs ; elle les achète deux cents car elle a découvert à Nancy, après de longues recherches, l’industriel qui fournit Allez. L’autre jour, elle me demande si je connais un peintre. 
— Ma foi, oui. Besnard, Renoir. 
Elle me coupe vivement : 
— Mais non, un peintre pour peindre une chaise ! 
Je lui en envoie un le lendemain et elle lui dit : 
— Combien pour passer ce fauteuil Louis XVI au ripolin ?
— Dix francs, madame. 
— Dix francs, fait-elle furieuse, comment pouvez-vous le savoir, vous n’en avez pas mesuré la surface ?

La Baronne Ephrussi de Rothschild avec Nissim de Camondo (source Carlton)

— Ceci n’est rien, continue Guiraud ; l’année dernière, elle téléphone à Fould, son cousin ; c’est lui-même qui me l’a raconté : 
— Allô, allô, Fould, je veux aller avec toi voir les singes. 
— Où, au jardin d’Acclimatation ? 
— Mais non, imbécile, les singes, la décoration, les singes à la Bibliothèque nationale.
— Pardon, tu te trompes, ils sont aux Archives. 
— Fould, je te dis qu’ils sont à la Nationale. Je le sais. Cela suffit. 
— Tu le sais ! Bien, allons-y. 
Ils arrivent à la Nationale ; elle est habillée de rose comme toujours, avec un chapeau bleu tendre sur ses cheveux blancs ; tels qu’elle les avait à trente ans. Elle a un visage comme un vin rosé. Jolie, très lapin blanc. 
— Gardien, les singes ? 
— Quels singes, madame ? 
— Les singes de la Nationale. 
— Vous vous moquez, dit le gardien qui devient tout rouge et qui même commence à se fâcher. 
— Monsieur le gardien, je suis Mme Ephrussi, née Rothschild, cherchez-moi un conservateur. 
Au conservateur qui paraît : 
— Monsieur, je viens voir les singes. 
— Quels singes, madame ? 
— Les singes de la Nationale. 
Le conservateur devient tout rouge et même commence à se fâcher. Il est temps que Fould explique.

Archives nationales (Paris), hôtel de Rohan : le cabinet des Singes.

— Ils se trouvent, madame, dit le conservateur, aux Archives.
Arrivée aux Archives. Trop tard, elles sont fermées. 
— Allons à côté, chez Boulanger, le décorateur, dit-elle. 
— Bonjour, Boulanger, avez-vous des singes ? 
— Madame, je n’ai qu’un perroquet. 
— En peinture ? 
— Mais non, madame, en nature. 
— Vous êtes stupide, Boulanger, je veux des singes en peinture. 
Elle aperçoit sur le mur une toile décorative, deux corps de femmes qui dessinent une arabesque. 
— Combien ça ? 
— Deux mille francs. 
— Je vous l’achète, mais faites-moi peindre des singes à la place de ces femmes. 
Guiraud continue : 
— L’antiquaire Adolphe Lion, 46, rue Laffitte, raconte ses deux seules entrevues avec les Rothschild.

Edmond de Rithschild (source Wikipedia)

Un jour, dit-il, Mme Ephrussi voit chez moi un vase rose. « Ceci, Lion, fait-elle, c’est l’affaire d’Edmond de Rothschild, c’est sa couleur, allez le lui porter demain matin. Voici ma carte. » A 9 heures, j’arrive chez Edmond qui me reçoit à 10 heures et demie et me demande ce que je veux.
— Monsieur le Baron, cette carte, ce vase. 
— Je vais le montrer à ma femme. 
J’attends. Vers 11 heures, j’entends dans la pièce à côté la voix de la baronne : « Adolphe, Adolphe ! » Tiens, elle connaît mon nom. J’entre. Le peignoir de la baronne est à moitié ouvert, elle a les cheveux dans le dos. Elle recule épouvantée et hurle : 
— Qui vous a permis d’entrer ici ? 
— Madame la Baronne, vous avez appelé : Adolphe et Adolphe c’est mon nom. 
— Sortez, imbécile ; Adolphe c’est le nom de mon chien. 
— Mais mon vase, madame ? 
— Votre vase, une cochonnerie. Remportez-le !

Édouard de Rothschild (Source Wikipedia)

Une autre fois, raconte Adolphe, Edouard de Rothschild vient chez moi et, regardant une pendule, dit : « Elle fera bien dans la chambre de ma femme, apportez-la demain matin. » J’arrive à 9 heures et demie. 
— Monsieur le Baron, voici ma pendule. 
— Lion, avez-vous une voiture ? 
— Mais oui ! 
— Je la prends, ma femme accouche, attendez. J’attends. Le docteur arrive. Le baron passe dix fois devant moi. Vers 1 heure de l’après-midi, timidement, je murmure : 
— Monsieur le Baron, ma pendule ? 
— Croyez-vous que je vais acheter une pendule quand ma femme accouche ! 
Je ne l’ai jamais revu.

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Notes de l'auteur du blog

(*) Béatrice de Rothschild, de son nom patronymique Charlotte Béatrix, ou Mme Maurice Ephrussi (14 septembre 1864 - 7 avril 1934), est une richissime membre de la famille Rothschild.
Fille du baron Alphonse de Rothschild (1827-1905), grand collectionneur d'art ancien et important donateur des musées français, et de Leonora von Rothschild (1837-1911) issue de la branche Rothschild dite « de Londres », elle grandit dans le luxe, entourée de chefs-d'œuvre. À 19 ans, elle épouse le milliardaire russe Maurice Ephrussi, un ami ses parents, âgé de 34 ans, issu d'une famille juive d'Odessa dont la fortune était liée à l'exportation de blé et aux mouvements bancaires. En raison dune stérilité, le couple n'aura pas d'enfant. L'union n'est pas heureuse, Béatrice reprochant à son mari son addiction pour le jeu. Le couple se sépare en 1904 mais Béatrice, pour des raisons de discrétion - le divorce est mal vu à cette époque - gardera le nom d'Ephrussi. Passionnés d'architecture, de nature et d'art, le couple habite de somptueuses demeures et collectionne les objets d'art rares. À la mort de son père (1905) elle partage avec son frère une fortune estimée à 700 000 000 €.

La villa de Saint Jean Cap Ferrat (source le site de la villa)

Béatrice acquiert 7 hectares au Cap-Ferrat pour y construire la villa de ses rêves. Au décès de sa mère, en 1911, elle acquiert un terrain a Monte-Carlo et mène un train de vie de reine de France à la Marie-Antoinette. À Paris, Béatrice Ephrussi de Rothschild réside dans un hôtel particulier du 19 avenue Foch (aujourd'hui l'ambassade d'Angola). Elle décède le 7 avril 1934, âgée de 69 ans, à Davos (Suisse) d'une tuberculose pulmonaire galopante; son corps est transporté au cimetière du Père-Lachaise où il repose dans le caveau familial. N'ayant pas de descendance, c'est son frère cadet, le baron Édouard de Rothschild, qui hérite de sa fortune. D'un caractère difficile, son neveu Guy de Rothschild la décrivit comme « une jeune fille un peu déchaînée, d'une invivable nervosité ».
Selon sa biographe, Jacqueline Manciet, "une femme au destin hors norme, qui aurait pu suivre le chemin pavé d'or des Rothschild mais qui a préféré s'en émanciper et tracer sa propre voie. Elle a exprimé son besoin de création à travers le rassemblement de collections hors pair, la mise en confrontation des œuvres et la construction d'une villa exceptionnelle."
Source Wikipedia

(**) Les établissements Allez Frères, situés principalement à Paris au Chatelet, ont été "une sorte de petit B.H.V". Leurs catalogues de quincaillerie, ustensiles, mobilier etc... ont été édité en très grand nombre entre 1878 et 1936 leurs produits ont été vendu par correspondance ainsi que par leurs succursales de province dans quasiment chaque foyer de France on retrouvait un objet estampillé Allez Frères. Une partie de leur patrimoine appartient aujourd'hui à la préfecture de police. Leur grand magasin situé quai de Gesvres, face au pont Notre Dame, sert aux bureaux les locaux industriel de la rue Chanoinesse servent de garage aux véhicules. Source Wikipedia
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 11 janvier 2015

1er Carnet - 13 février 1918

13 février 1918 - Au 57

Le 57, c’est le numéro de ma maison d’affaires, rue La Boétie. 
 Seize heures cinq.
– Boni de Castellane, époux divorcé de la riche Américaine Anna Gould. Sa poitrine est trop bombée, ses épaules trop carrées, sa taille trop pincée. Il est très dandy, très blond, encore vert, trop vert, très charmeur, trop poupée, et très grand seigneur. 

Anna Gould dans sa jeunesse 

Seize heures huit. 
– Anna Gould (**), épouse divorcée du comte Boni de Castellane. Elle a quarante ans. Petite, difforme.

Anna Gloud en pied, avec Boni

Son corps a la ligne d’une gourde, tandis que sur sa figure a poussé, en place de nez, une pomme de terre vineuse.

Le duc de Talleyrand Périgord avec son fils

Elle est accompagnée de son nouveau mari, le duc de Talleyrand-Périgord, cousin de Boni. Après son divorce, qui le rejetait dans la gêne mais qui laissait à sa femme des millions de dettes, sa seule plainte fut : « Je me sens trompé, Anna Gould n’était pas assez riche pour moi. » Avec Talleyrand, elle est heureuse. Grand, effacé, le dos voûté, près de soixante ans, il traîne ce grand air respectable et plein d’aménité de l’homme qui a fait les cent coups. 
Ils ne se rencontrent pas avec Boni. 
Chez Berenson, critique d’art. 
Si les tigres qui sont petits et vifs parlaient, ils auraient ta voix et ton intelligence, Polonais félin. Sous ta douceur calculée tu étouffes tes rugissements. Pattes de velours et griffes exécutrices d’acier.



Si tu laisses pousser ta barbe, c’est pour nous cacher que tu es un homuncule. Tes yeux sont bleus… comme pour tromper. Eduqué en Amérique, peut-être y es-tu né. Qui le sait ? Tu vis en Italie et certains veulent que tu sois Anglais ! Ton ambition (ce qu’elle t’a consumé !) fut qu’on te reconnaisse comme le plus grand expert au monde en primitifs italiens et tu as atteint ton but depuis environ trois ans. Tu es mourant, mais pour longtemps. Tu ne fais pas d’affaires et n’acceptes pas de commissions, mais tu partages les bénéfices. 
— Voici vingt-cinq mille francs, monsieur Berenson. 
— Merci, Gimpel. 
Tu es venu depuis peu de temps t’installer à Paris. Tu accours, dis-tu, pour travailler pour la Croix-Rouge américaine.

Villa de Berenson à Florence (source villa I Tatti) (***)

La vérité : tu as peur que, rompant le front italien, les Boches ne viennent jusqu’à Florence te déranger en ta villa et l’on murmure que l’Angleterre te refuse l’accès de son territoire. Tu connais tous les mondes, toutes les sociétés, et dans l’univers tu n’as que des ennemis. Si tu hais, on te le rend bien, mais si on te mettait dans une cage avec un critique, c’est lui qui serait mangé.


Max Liebermann: Dr. Wilhelm Bode, 1904

Ton plus mortel ennemi est Bode, le directeur du musée de Berlin, qui a osé étudier et comprendre la sculpture italienne !

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Notes du l'auteur du blog :
* En 1916, le jeune Paul Morand se moque avec talent de l’élégance démodée de Boni de Castellane : « Boni de Castellanne rentrant ses mentons dans son buste ; bottes vernies, jaquette brodée, gants blancs à baguettes noires, grosse cravate, gilet clair, l’air trop lavé, oxygéné de sa personne ; « blanchi », comme disent les cuisinières d’un légume ébouillanté. »(3. Journal d’un attaché d’ambassade, Paul Morand.) Un enterrement littéraire de première classe ! Source le chouan des villes.

Boni de Castellane plus jeune (source savoir-vivre ou mourir)

**  Anna Gould (1875-8 décembre 1961), mariée le 14 mars 1895 à Paul Ernest Boniface, Comte de Castellane (1867-1932) et divorcée le 5 novembre 1906 (,3 garçons – Boniface, Georges et Jason (Jay) – naissent en 1897, 1898 et 1902), en secondes noces, mariée le 7 juillet 1908 à Hélie de Tallerand-Périgord, 5e Duc de Talleyrand, 5e Duc de Dino, 4e Herzog Von Sagan, et le prince de Sagan (1859-1937) (2 enfants : Howard (1909-1929), Duc de Sagan par renonciation de son père, mort sans alliance, et Helen-Violette (1915-2003), Duchesse de Sagan, mariée au comte James de Pourtalès en 1937, d’où postérité, puis à Gaston Palewski (1901-1984). À la tête d’une fortune de 15 millions de dollars (3 milliards d’euros actuels). Elle est ensevelie au cimetière de Passy à Paris. Elle possédait un revenu annuel de 3 000 000 $. Elle était protestante et petite. Son mariage avec Boni, volage, fut un échec. Elle se venge en le quittant brutalement le 26 janvier 1906 et en épousant son cousin Hélie, avec qui elle fut heureuse. Veuve en 1937, elle se retira aux États-Unis, mais revint mourir en France (source les chroniques de Loulou)

*** La villa i Tatti est une villa située aux alentours de Florence avec de beaux jardins à l'italienne. D'origine renaissance, elle fut d'abord la propriété de florentins importants, parmi lesquels les Zati et les Alessandri qui en restèrent propriétaires jusqu'en 1854. La villa fut alors achetée par John Temple Leader, passa par Héritage à Lord Westbury qui la vendit en 1906 ) Berenson.Ce dernier fit transformer et embellir les jardins et la maison. C'est devenu un prestigieux lieu de rencontres culturelles réunissant les plus grands artistes et intellectuels de la communauté anglo-saxonne de Florence. Berenson décida en 1936 de donner la villa et ses superbes collections d'art du XICe au XVIe à la bibliothèque et à la collection des images photographiques de l'Université de Harvard pour en faire un centre de recherche sur la Renaissance italienne, qui accueille encore des étudiants américains. (source villa i Tatti)

**** Wilhelm von Bode (10 décembre 1845 à Calvörde – 1er mars 1929 à Berlin). Né Arnold Wilhelm Bode, il fut anobli en 1914. Historien de l'art allemand et spécialiste éminent des musées, on le considère comme le cofondateur de l'organisation actuelle des musées. Il fonda en 1904 le Kaiser-Friedrich-Museum (aujourd'hui Bodemuseum) à l'Île aux Musées de Berlin ; il y fut directeur général des collections d'arts de l'État et publia des ouvrages essentiels sur l'histoire des peintures et des sculptures allemandes, néerlandaises et italiennes. Son influence décisive sur le développement des collections artistiques de Berlin, lui a valu d'être surnommé « le Condottiere des Musées » et « le Bismarck des musées de Berlin ». Bode a par ailleurs présidé à la reconstitution des collections et à la refondation des musées de la ville de Strasbourg, dont le musée d'art avait été entièrement anéanti pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

vendredi 9 janvier 2015

1er Carnet - 12 février 1918

Un gotha

12 février. – Gothas et chefs-d’œuvre. 

Chevaux de Marly (source Paris.fr)

Depuis le dernier raid et pour la protéger, on enferme La Marseillaise de Rude, dans une grande boîte qu’on remplit de sacs de terre. On construit des colombiers pour Les Chevaux de Marly.

"La Danse" de Jean-Bapstiste Carpeaux, façade de l'Opéra Garnier. Paris, début février 1918.

La Danse de Carpeaux va continuer sa farandole dans les ténèbres d’une double muraille. 

La colonne Vendôme en 1918 - Source Gallica BnF

Hélas ! on protège la colonne Vendôme ! Quelle insulte au bronze de ses canons ! Qu’on la laisse donc à la gloire et à l’honneur !

Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963
Réédition chez Hermann de 2011

mercredi 7 janvier 2015

Préface de Jean Guéhenno (2)

Gimpel 1916
Source des photos de famille de Gimpel  Archives of American Art


Suite de la préface de Jean Guéhenno, de l'Académie française à l'édition de 1963

Le livre, par sa variété, séduira bien des lecteurs. Je ne dis rien du plaisir qu’y trouveront les amateurs, les connaisseurs, les collectionneurs. Ils auront de quoi compléter l’histoire de bien des célèbres tableaux, de leurs voyages et… de leurs prix. Mais l’intérêt bien souvent est au-delà de la petite histoire et de l’anecdote.

René Gimpel lui-même savait voir et regarder. Il a le sens du trait ; son œil est d’un caricaturiste et son Journal se remplit ainsi d’esquisses très personnelles. Il a tout su, tout vu de la peinture pendant quarante ans et, quand il rencontre les grands peintres, les plus vieux et les plus jeunes, Renoir, Monet, Mary Cassatt, Marie Laurencin, Soutine, Forain, Braque, Tal Coat, Coutaud, un écrivain aussi, Marcel Proust, dont le rapprocha sans doute le goût qu’ils avaient tous deux pour Ver Meer, son témoignage devient infiniment précieux. Je renvoie le lecteur à ces pages où il nous décrit le vieux Renoir peignant avec des pinceaux attachés au bout de ses bras, aux conversations si importantes qu’il a avec Marie Laurencin, à ces innombrables mots de Forain, son voisin et son ami. J’ajoute qu’il avait lui-même le goût des bonnes histoires, comme Forain, qu’il pouvait avoir la dent dure quand il n’aimait pas, et que le jeu de ses humeurs donne ainsi à son Journal un grand mouvement. 

Je ne peux, quant à moi, naturellement négliger de noter qu’il était aussi bibliophile. Il était membre du Comité de la Bibliothèque Doucet, et ce qu’il a dit de certains livres et de certains manuscrits est sans doute ce qui a le mieux réveillé ma jalousie.

Gimpel et sa famille
Source des photos de famille de Gimpel  Archives of American Art


Qu’a-t-il le plus aimé ? Je pense que c’est le XVIIIe siècle, mais dans le XVIIIe siècle peut-être Chardin. Il avait le goût grave. Il disait : « La beauté, c’est la vérité, et il n’existe pas deux qualités dans la vérité. La vérité coton est la même que la vérité soie. Plus l’artiste s’approche de la vérité matière-poids, plus il touche de près à la beauté. Chardin est toute perfection, et s’il peint un pain de cinq cents grammes, il pèse cinq cents grammes… Il est impossible à l’artiste de me donner le poids exact s’il ne peint pas la matière exacte. Tandis que la nature nous donne matière et poids, l’art doit nous donner l’impression de la matière et de son poids. » 

La débâcle de 1940 fut pour cet homme qui aimait la beauté et la France un écroulement. Mme Gimpel avait quitté Paris. Eut-il un pres-sentiment, incertain même du proche avenir, il lui écrivit sur ce qu’avait été leur vie, leur amour. Leurs trois fils, écrivait-il, « étaient la vivante image de ce qu’avait valu le temps qu’ils avaient vécu ensemble ». Après des semaines d’errance, ils se retrouvèrent et allèrent vivre dans le Midi. La famille Gimpel avait lié une grande amitié avec Rose Adler, la secrétaire de la Bibliothèque Doucet. Quelques-unes des plus belles lettres de René Gimpel lui sont adressées. Rose Adler lui avait fait connaître les nouveaux poètes et en particulier Paul Eluard. Dans le dégoût et le désarroi où le laissait le spectacle de Vichy, il lui écrivait le 3 août 1940 cette lettre étrange : « La Nouvelle France, née dans un casino, a commencé par un Rien ne va plus… Et j’entends le murmure : Faites vos jeux… Mais je sais comment rénover la France. Il ne faut pas remettre la France, il faut la défendre… Il n’y a qu’un homme qui puisse sauver la France, et alors si cet homme paraissait (que je connais), cela n’aurait plus aucune importance qu’un profiteur, celui-ci ou celui-là, soit à la tête de la France. Il n’y a qu’un homme, et c’est Eluard. Il nous manque un poète, un poète pour lui donner confiance, un poète pour stigmatiser ceux qui ont convoité et qui ont obtenu (c’est très Bible). Mais il ne faudrait pas un poète hermétique. Il faudrait qu’il écrive des chansons comme celles du roi Henry… Il faudrait qu’il fût à la fois Béranger, Hugo et Musset… On s’arracherait ses poèmes qui devraient être de rédemption, je suis très sérieux. Nous avons peut-être perdu la guerre parce que nous n’avions pas de chanson, pas d’enthousiasme, rien au cœur, pas de musique. Je suis de plus en plus sérieux. » Ainsi se moquait-il gravement de lui-même, et divaguait un peu par désespoir. Mais quelle profondeur il y avait dans cet appel au Poète, seul capable de rassembler le pays et de lui rendre, avec l’unité, la vie et la ferveur ! Il n’avait, disait-il, jamais rien entendu à la politique, jamais bien distingué entre un radical et un socialiste. Même il n’avait jamais voté. 


Gimpel en 1925
Source des photos de famille de Gimpel  Archives of American Art

Il n’avait jamais eu d’autre préoccupation sociale ou politique que celle de la France. Dès lors il fit la politique de ce temps-là. Le père et les fils, dès 1940, faisaient partie de l’un des premiers réseaux de Résistance qui aient été constitués en France. Il ne pouvait supporter cette vie d’oasis qu’il eût pu vivre à Cannes : « IL ne devait pas y avoir d’oasis, écrivait-il, chacun devait souffrir autant que l’autre. » Toute la famille « faisait du renseignement ». René Gimpel, bientôt suspect, fut interné par Vichy à Saint-Sulpice-la-Pointe. « On y était, écrivait-il à Rose Adler, entre politiques ! Hein, ça doit vous amuser. Il fallait bien que je termine ma vie en beauté… » Il découvrit la souffrance et en même temps l’espoir et la grandeur des hommes les plus simples. Toute sa grâce, toute sa gentillesse, il les met au service des autres. Il les aide à vivre, sans grands mots, en plaisantant. Il leur révèle ce qui subsiste de la beauté de la vie : la poésie. On passait le temps ensemble à expliquer les nouveaux poètes. Ses fils avaient organisé son évasion. Il refusa, puis qu’ils ne pouvaient assurer en même temps que la sienne l’évasion de tous ses camarades. On devait sauver tout le monde ou personne. Vichy le relâcha à la fin de 1942. Il alla s’installer du côté de Lyon, à Charolles, à portée de ses fils qui continuaient par là leur travail. Les Allemands l’enfermèrent de nouveau, au fort Montluc. Cette fois, il enseigna l’anglais à ses compagnons de cellule. « On devait apprendre l’anglais et l’Angleterre en vue du débarquement. » Le 2 juillet 1944, un convoi partit de Montluc pour l’Allemagne. René Gimpel en était. Vers le même temps, son fils aîné, Ernest, faisait partie d’un autre convoi. Sur le chemin, à la suite d’une tentative d’évasion, la garde allemande menaça de fusiller quelques prisonniers. René Gimpel se présenta : « Fusillez-moi, dit-il, pas les jeunes. » Le convoi, par Compiègne, allait à Neuen-gamme. René Gimpel travailla pendant des mois dans des kommandos annexes du camp. Louis Martin-Chauffier, qui l’avait déjà rencontré à Compiègne, le retrouva en décembre à l’infirmerie de Neuengamme. « Physiquement, m’écrit-il, il n’était plus que l’ombre de lui-même (c’était le cas de tous). Moralement il n’avait pas changé, ce qui est infiniment plus rare. Se sachant voué à la mort, il continuait comme si de rien n’était à parler de la vie et à remonter ses compagnons, écrasés d’épuisement, de désespoir, de dégoût, donnait l’exemple de la sérénité d’un homme qui, n’ayant plus rien à perdre et en ayant pris son parti, n’a plus, comme unique tâche, que de ne point fléchir et d’assister les autres. 

« Il est mort (c’était le 1er janvier 1945), comme on mourait au Revier : il s’est éteint sans souffrances, après avoir été mené là par la faim, la soif, le froid, le travail forcé et les coups. Je puis vous assurer que les effets de cette fermeté généreuse ont été remarquables et ont sauvé la vie de bien des déportés qui se fussent abandonnés au désespoir, c’est-à-dire à la mort. » 

Tel fut l’auteur de ce Journal. Le service des belles choses lui avait donné l’occasion d’une assez grande vie. Il choisit de souffrir et de mourir avec ses frères, et cela lui valut une nouvelle grandeur. La délicatesse même d’une âme qui n’avait aimé que l’exquis et le rare le conduisit, quand vinrent pour son pays les jours de l’épreuve, à aller du côté de la plus grande souffrance et jusqu’au suprême sacrifice.

lundi 5 janvier 2015

Préface de Jean Guéhenno (1)

Gimpel en 1910
Source des photos de famille de Gimpel  Archives of American Art

Jean Guéhenno, de l’Académie française.

Je n’écris pas sans scrupules cette préface. La seule amitié peut m’autoriser à le faire, je n’ai pas connu René Gimpel, mais je connais ses fils. Les épreuves des années noires ont rapproché nos familles.

Je tiens bien à dire, dès l’abord, que le premier à qui on doive la publication de ce Journal est l’écrivain Georges Navel, l’auteur si vrai de Travaux, de Chacun son Royaume. C’est à lui que Jean Gimpel confia le déchiffrement du manuscrit qu’une vieille amie de la famille, pendant l’occupation avait, par préférence, sauvé du pillage des Allemands. Il consiste en 22 énormes carnets, de ces « registres à copies » qu’emploient les commerçants. Sa seule apparence eût désespéré les éditeurs. G. Navel avait reconnu tout de suite la valeur du témoignage et travailla à l’établir.

Lorsqu’au temps de l’occupation, on demandait à Jean Gimpel, le cadet, quand il était entré dans la Résistance, il répondait avec humour : « En 1870 ». Le vrai est que son grand-père, Alsacien, n’avait pas accepté le traité de 1871, avait quitté l’Alsace et était venu vivre à Paris. De génération en génération, de père en fils, on avait eu depuis la passion de la France, et « résisté ». En 1914, l’auteur de ce journal, René Gimpel, malade, ne fut pas admis dans les armées. Cette impossibilité de servir lui avait été une grande souffrance et n’avait fait qu’exalter son patriotisme. En juin 1940, René Gimpel et ses fils étaient prêts pour toutes les épreuves et tous les combats. Je ne dirai rien de ce que firent ses fils, puisqu’ils ne le permettent pas. Mais voici ce qu’était le père, et quel homme a écrit ce Journal.

Gimpel et sa famille en 1917
Source des photos de famille de Gimpel  Archives of American Art

Le grand-père ouvrit à Paris en 1889 une galerie qui eut un grand succès. En 1902, il en ouvrit une autre aux Etats-Unis. En 1918, René Gimpel était, au moment où commence ce Journal, un très célèbre marchand de tableaux. Pourquoi se met-il à ce Journal ? J’imagine, au dé-part, pour le seul plaisir. Il a le goût de l’esprit et il veut se souvenir. Il sait, il sent que son métier lui est l’occasion de curieuses rencontres. Il s’en amuse ou s’en émeut. Il y a ces hommes étranges, parfois incroyablement riches, difficiles à manier, parce que leur culture n’est pas tou-jours égale à leur richesse, avec qui on s’en tire par des plaisanteries : les collectionneurs ; il y a les amateurs, les experts, et il y a les artistes, ces autres hommes étranges qui ne savent d’eux-mêmes jamais bien ce qu’ils sont et que le rapport toujours inattendu avec le public, avec l’acheteur, jette dans tous les excès de la confiance ou du désespoir… Il peut y avoir dans ces pages quelquefois de la légèreté et du bavardage. Le milieu même en est la cause, et René Gimpel, somme toute, s’en amuse le premier. Il est bavard et aime les bavards. Mais, au-delà, on devine, on rencontre un homme infiniment gentil, bon, si généreux qu’il pouvait être dupe, très attaché à sa famille et, dans le fond, très grave. Il a la passion du savoir, et me sorte d’instinct des grandes choses. Ainsi de simple marchand est-il devenu grand connaisseur, expert lui-même (pour le musée de Détroit, aux États-Unis). Et peu à peu le souci des vraies richesses, une grande curiosité d’esprit qui peut aller jusqu’à l’agitation, certaine bizarrerie aussi peut-être, le font s’intéresser à toutes sortes de problèmes, jusqu’à négliger parfois, me semble-t-il, ce que d’aucuns jugeraient le principal de son métier, le commerce.

S’il fallait caractériser d’une phrase l’impression générale que laisse la vie de René Gimpel, peut-être pourrait-on dire : « Un homme parti du papotage parisien et de quelque snobisme inconscient s’élève jusqu’à la fraternité humaine avec le même naturel et la même élégance qu’il y avait dans sa vie mondaine. »