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vendredi 4 septembre 2015

4e Carnet - 6 et mars 1919

6 mars. – Le Nattier Chaponay.

Nathan Wildenstein m’écrit qu’il l’a vendu à Ambatielos avec quatre petits Fragonard pour la somme totale de quarante-quatre mille livres, le Nattier étant compris pour trente-quatre mille livres. 

8 mars. – Collaboration avec Lemordant.

Dans cette revue La Forge de Juillet-Août 1919 : André Buffard : La Vie des Arts [Jean-Julien Lemordant, peintre] (p. 57-59)
Source Petites Revues

Cette semaine, il m’a téléphoné presque chaque jour pour se tenir au courant des progrès du catalogue. La seule idée d’une erreur, d’une faute, l’effraye, l’énerve. Heureusement, je n’ai que de bonnes nouvelles à lui donner. Je lui ai annoncé que je suis parvenu à faire imprimer par Yale même, que la couverture sera d’un bleu horizon pelucheux, très joli ; que les caractères seront impeccables, la mise en pages harmonieuse et les quinze reproductions soignées, et que leur ton est si chaud !


Lemordant part demain pour Yale où son exposition ouvrira le 11, il y recevra son prix. Il parlera d’abord sur la guerre, puis de Watteau et de Rude. Je garde la chambre ; j’ai la grippe.


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mardi 28 juillet 2015

4ème Carnet - 11 janvier 1919

11 janvier. – Clemenceau vient au 57.

Funérailles d'Abel Ferry

Je l’ai aperçu dernièrement avec le président Wilson, mais je ne l’ai pas vu depuis l’enterrement d’Abel Ferry. Nos affaires militaires n’allaient pas encore très bien et il paraissait préoccupé. Claude Monet avait raison, l’autre jour, quand il me disait qu’il semblait rajeuni.
Il paraît même si jeune qu’il n’a pas été reconnu quand il est entré au 57. La concierge me l’a annoncé par un seul coup de cloche au lieu de deux. Le gendre de Wildenstein l’a aperçu par les fenêtres du bureau et il a dit à la blague : « Voilà Clemenceau. » L’homme, à la porte, lui a même demandé son nom.


Il est trop connu pour le peindre. Les peintres et sculpteurs de l’avenir se tromperont s’ils le représentent comme un homme de plus de soixante à soixante-trois ans. Puis il a été trop caricaturé et l’on aura tendance à déformer ses traits ; comme on l’appelle le Tigre, on en fait un être mi-fauve, mi-homme. Il a très peu de rides, ses pommettes sont rondes, très rondes, comme des balles de tennis. Par habitude de la caricature, on lui avance le front, on lui rentre les yeux, et démesurément ; c’est très inexact. Ses moustaches sont volumineuses mais soignées, malgré leur pousse un peu rude. On lui fait une mâchoire casse-noisettes qu’il n’a pas. Son menton est très rond et sa tête apparaît comme une boule, il est vrai, assez volumineuse.
Il s’extasie devant le La Tour. « C’est le plus beau pastel que j’aie vu, dit-il, il devrait rester en France. » Il laisse comprendre qu’il aimerait trouver un mécène pour l’offrir au pays. Helleu disait de Clemenceau qu’il parlait d’art comme un calicot. Certainement notre Premier ne possède pas le goût et les connaissances d’Helleu, mais il a une science assez générale de l’art. Il connaît les principales œuvres des maîtres et sait où elles se trouvent. Il s’étonne quand je lui montre un Chardin qui est en dehors de la manière habituelle du maître : le portrait de la femme du peintre en habit de bourgeoise, assise, un panier d’œufs à côté d’elle.

Portrait de Clémenceau par Manet, 1879 (il ne lui manque pas d'oeil et son nez est doit : il doit parler d'un autre portrait : en effet, celui-ci est à Orsay)

Nous parlons des impressionnistes et il me dit que les Américains ont un portrait de lui par Manet où il lui manque un œil et où il a le nez de travers. Je dis à Clemenceau : « Je vais vous montrer le plus beau Nattier : La Marquise de Baglione. » Il me répond qu’il n’aime pas ce peintre, mais quand il se trouve devant le portrait, il s’extasie et dit : « Je fais amende honorable. »

Marquise de Baglione en Flore par Nattier

Il a lu le livre tout récent de Giacometti sur Houdon et fait : « Intéressant au point de vue documentaire, mais c’est écrit comme un cochon. » Je veux le conduire dans un autre salon pour lui montrer Le Baiser de Fragonard, mais il résiste en disant : « Il faut que j’aille au 59 voir le docteur… très malade. » Et comme j’insiste, il s’écrie : « Il faut que vous me laissiez faire mon métier. »

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 31 mai 2015

3ème Carnet - 13 octobre 1918

13 octobre. – Victoire.

L’Allemagne répond au président Wilson qu’elle accepte ses conditions de paix, et elle se déclare, avec l’Autriche, prête à évacuer les territoires envahis en vue d’un armistice. Aussi vais-je appeler mon fils Jean Victor !

Sur Groult.
Tapisserie de Boucher

Joe Duveen me raconte ceci : « Il y a bien des années, j’étais très jeune alors, nous avions acheté en Angleterre quatre merveilleuses tapisseries de Boucher. Je les apporte à Paris ; j’en parle à Groult et je ne lui cache pas que je suis pressé de retourner à Londres. Il m’invite à dîner et il avait du monde. A 11 heures nous restons seuls. « Et mes tapisseries, lui dis-je. – Nous avons le temps, prenez ce verre de punch. – Je ne bois pas. – Vous avez tort, essayez. – Non merci. – Bien, alors revenez demain après le dîner. » Je reviens le lendemain, il m’offre des liqueurs que je refuse et pendant huit jours il continue ce manège, mais chaque soir il parvenait à me faire baisser mon prix. Parce qu’il me savait anxieux de partir, il me forçait à rester à Paris. Il a cyniquement avoué plus tard à un de ses amis qu’il avait cherché à me griser. Le dernier soir, je lui vends les tapisseries six cent mille francs. Il appelle sa femme et lui dit d’apporter cette somme. Il compte les six cents billets ; il m’oblige à les compter après lui, il était 11 heures du soir, j’en avais assez. Enfin, je rentre au Continental et je dépose l’argent dans le coffre. A 1 heure du matin, on me réveille, on me demande au téléphone. C’est Groult. « Allo ! Duveen, vous avez oublié de me donner un reçu, apportez-le-moi tout de suite. » J’ai raccroché assez rapidement. Il a attendu son papier jusqu’au matin. » 

Gros prix.
Quentin Metsys - Peter Gilles
Sans doute le Metsys de Lord Radnor- Source National Gallery

Je dis à Joe : « J’ai offert à Henderson quarante mille livres pour ses deux Rembrandt. Trente mille livres pour le portrait de l’homme seul. Cherchez à les avoir en retournant à Londres. Il y a cinq ans, j’ai offert cent mille livres pour le Vélasquez, le Holbein et le Quentin Metsys de Lord Radnor. Aujourd’hui, vous pouvez lui en donner cent quarante mille livres. »

Baron Joseph Bonnier de La Mosson, 1744 par Nattier

A son tour, Joe me dit d’offrir trente-six mille livres pour le Rembrandt du prince de Broglie. Je lui demande de me montrer le Nattier qu’il a repris à Huntington dans un échange. Il m’annonce qu’il vient de le vendre onze mille livres à Tombacco, un Egyptien (1)*.

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Note de l'éditeur et de l'auteure du blog

(1) Aujourd’hui dans la collection E. Berwind à New York. (Note de 1929.)
* Baron Joseph Bonnier de La Mosson, 1744 - Galerie nationale d'Art, Washington  [probably 1744 Dr. Alfred Debatz, by 1905 - 1908 S. Guiraud, 1908 Knoedler & Company, 1908 - 1911 Henry Edwards Huntington, 1911 - 1918 Duveen Brothers, Inc., 1918 - N. E. Tamoaco Edward Julius Berwind, by 1929 - 1936 Julia A. Berwind, 1936 - possibly 1939 Margaret Dunlap Behn, possibly 1939 - 1977 Newhouse Galleries, 1977]
Joseph Bonnier de la Mosson (1702-1744) était le descendant d'une famille de marchands de tissu aisés de la ville méridionale française de Montpellier. Il a servi comme officier dans l'armée royale française jusqu'à la mort de son père en 1726. Il était un esprit universel qui se piquait de littérature, de musique et de sciences. Il est décédé subitement le 26 Juillet, 1744. Nattier a commencé le portrait de Bonnier au début de 1744, l'année de sa mort ; il a signé et daté la toile l'année suivante. Le portrait a peu de rivaux dans le portrait français de l'époque, non seulement pour l'élégance de sa composition et le raffinement de sa coloration, mais aussi pour sa délimitation vive de caractère.
Source Wga

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 9 avril 2015

2ème Carnet - 28 juin 1918

28 juin. – Chez Du Pont de Nemours.
Winterthur se situe dans la vallée de Brandywine dans le Delaware, un état verdoyant et vallonné situé à deux heures de voiture au sud de New York 

Dans leur immense propriété, le soleil est radieux, les arbres sont verts, les fleurs étincellent. À dix kilomètres, on fabrique la poudre, la mort.

L’amour du galon.
Pyramide de casques allemands à New York en 1918
Source La Boîte verte

Beaucoup d’individus ont profité de la présence des soldats alliés pour se vêtir de faux uniformes. Les autorités militaires, pour les prendre, ont donné l’ordre aux officiers de s’habiller le lendemain en civil. La cueillette a été très fructueuse.

Sur un Nattier.

Il y a une dizaine d’années, Henry Huntington, de Los Angeles, a acheté aux Knœdler un Nattier pour environ quatre-vingt-dix mille dollars. C’est le portrait d’une femme reproduit dans la petite édition de Nolhac. Très belle qualité. Superbe draperie rouge.
Aujourd’hui, Joe compte le reprendre dans un échange. Il me demande pour combien il doit le mettre dans ses livres. « Pour cinquante mille dollars, lui dis-je, je l’achèterai toujours pour ce prix-là. » Ce tableau était à Reims, et pendant des années j’ai cherché à l’obtenir. Son propriétaire ne voulait pas le vendre. Il meurt. Un intermédiaire qui travaillait pour moi, du nom de Lacombe, un négociateur très habile, saute dans le premier train pour Reims, mais en y arrivant il aperçoit sur le quai, Boussod, le marchand de tableaux, accompagné d’un autre intermédiaire ; les deux hommes repartent pour Paris et Lacombe leur trouve un air bien joyeux et se dit qu’ils lui ont enlevé l’affaire. Il se rassure quand il apprend que le mort n’est pas encore enterré, mais il lui est impossible d’entrer dans la maison. Il lui faut attendre la cérémonie du cimetière, et il commence à craindre le retour de Boussod. Il surveille l’arrivée des trains. Personne en vue. Il est dans la place. Revenue des funérailles, la veuve le reçoit. Il est le premier et respire. « Trop tard, lui dit-elle, le Nattier est vendu. Une drôle d’aventure, monsieur. Le jour de la mort de mon mari, un des croque-morts remarque mon tableau et il introduit auprès de moi un riche amateur qu’il connaissait pour avoir enterré sa femme. Ce collectionneur me fit une grosse offre et je l’ai acceptée aussitôt. »
Et dans la description des deux hommes, Lacombe reconnaît dans le croque-mort son rival et dans Boussod le pauvre veuf.

Amundsen part au pôle nord*.
Cela me rappelle le mot du gamin de Paris qui, le 4 août 1914 ? voyant un enterrement, fait : « Eh bien, en voilà un qui n’est pas curieux. » On attribue ce mot à Tristan Bernard.

Collection L. Blair.
Madame de Wailly, née Adélaïde-Flore Belleville (1765–1838) Augustin Pajou (Paris 1730–1809 Paris) Date: 1789 Source Metropolitan museum NY

Ses splendides tapisseries de Boucher, ses meubles et ses objets d’art sont couverts pour l’été. Nous essayons dans son grand salon le Pajou « Madame de Wailly »**. Je lui en demande soixante-quinze mille dollars. L’année dernière, pour sept mille dollars, mon prix coûtant, je lui vendu la merveilleuse cheminée Louis XVI en marbre blanc de l’hôtel de Crillon. « Quand on me l’a posée, me dit Blair, j’en ai fait remarquer la beauté à l’entrepreneur qui ne s’occupe que de la pose de cheminées. – Oui, c’est bien, m’a-t-il répondu, mais vous n’avez jamais vu les cheminées que fabriquent Smith & Co. »

à vendre : une cheminée ancienne de l'hôtel Crillon, marbre blanc style Louis XVI

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Notes de l'auteure du blog

* Né le 16 juillet 1872 à Borge, près d'Oslo, Roald Amundsen est le quatrième fils d'un capitaine de marine devenu armateur, Jens Amundsen. Sa mère fait pression sur lui pour l'éloigner de l'activité maritime et souhaite qu'il devienne médecin. Lors du retour triomphal de Fridtjof Nansen après sa traversée du Groenland en ski en 1889, Amundsen, alors âgé de 18 ans, décide de devenir explorateur polaire mais cache ce rêve à ses parents. En 1890, il entame cependant des études de médecine pour sa mère. Après le décès de celle-ci, en 1893, et des examens ratés1,2, il quitte l'université pour une vie de marin. Il est alors âgé de 21 ans et s'engage pour une campagne de six mois sur le phoquier Magdalena. Il poursuit ensuite son apprentissage de marin à bord des navires de la flotte de son père. C'est en 1909 qu'il réalise le rêve de toute sa vie : être le premier homme à atteindre le pôle Nord. Nansen lui prête le Fram et Amundsen se prépare pour une répétition de la dérive de ce dernier à travers l'océan Arctique, un projet prévu pour durer entre quatre et cinq ans2. À cette époque les expéditions polaires sont en plein essor et dans un esprit de compétition entre les nations et entre les hommes, aussi bien pour le Nord (Peary, Cook, Amundsen), que pour le Sud (Scott, Shackleton). Cette rivalité va faire basculer le destin d'Amundsen : le 1er septembre 1909, Frederick Cook annonce qu'il a atteint le pôle Nord le 21 avril. Six jours plus tard, Peary annonce qu'il a atteint le pôle Nord, lui, le 6 avril. La grande controverse du pôle Nord commence.
Source Wikipedia

** Le modèle était la femme de l'ami de toujours de Pajou, Charles de Wailly, un compagnon de sa vie d'étudiant à Rome. De Wailly, architecte de la cour de Louis XVI, avait construit des maisons voisines pour Pajou et lui-même, et Pajou exécuta des bustes de l'architecte et sa femme. Après la mort de son mari, Mme de Wailly épousé M. de Fourcroy, un médecin et chimiste. 
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

vendredi 23 janvier 2015

1er Carnet - 2/5 mars 1918

Suite du 2 mars -Vente Ledoux

Hubert Robert : Le Jet d’eau du bosquet des Muses à Marly

Vente Ledoux. 
Elle a lieu demain. J’y note six beaux tableaux. Deux Hubert Robert qui firent treize mille francs en 1885. Le plus beau est Le Jet d’eau. L’autre est un peu déparé par une statue trop allongée. Un Drouais, le seul portrait connu de Buffon. Ce peintre n’a jamais fait de plus belles étoffes, mais la tête est sans relief, elle ne tourne pas, point de crâne, c’est une image.

Un portrait avéré de Madame de Flavacourt par Nattier, sans doute pas celui dont parler Gimpel (elle n'a pas l'air malde de langueur mais est plutôt triomphante ! Source Wahooart

Un Nattier, soi-disant Mme de Flavacourt (*). Signé 1739. Figure bête, maladie de langueur. Un Guardi perlé. Un Boilly. Bien petit maître, mais très bon tableau.

Une gravure d'après Le Petit Prédicateur de Fragonard - Source ici

A signaler aussi une sépia par Fragonard, Le Petit Prédicateur. Elle est belle, quoique un peu passée. Dans le temps, j’ai vendu à Veil-Picard le tableau du Petit Prédicateur

5 mars. – Vente Ledoux, de Fels, Citroën. 

Les deux Hubert Robert nous ont été adjugés à cent cinquante-huit mille quatre cents francs. Nous les aurions poussés à plus de deux cent mille francs. Nous n’estimions le Drouais que soixante-dix mille, il est monté à cent vingt-six mille cinq cents. Féral qui dirigeait la vente a demandé soixante-dix mille francs du Nattier et il fut poussé jusqu’à deux cent vingt mille. On a crié du fond de la salle : « Bravo l’expert ! » Moi-même, j’ai ri, mais Féral avait raison. C’est le comte de Fels qui l’a acheté, ainsi que le Boilly à quarante-quatre mille francs. Ce sont là ses premiers achats.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 19 janvier 2015

1er Carnet- 28 février/1er mars 1918

Officine, au 57
Mrs Wertheimer, peinte par Sargent en 1904. Source Tate

De la fenêtre, je vous rentrer Mademoiselle Sée, proxénète dans le savoir, suivie d'un beau jeune homme aux yeux bleus. Elle est dans sa troisième jeunesse, dont elle ne se séparera plus. Fillette, elle a connu la fortune. Ruinée un matin par la faute de son père, elle n'eut pas le courage d'abandonner le monde et le luxe. Elle commence par faire des dessins pour journaux de mode et conduit chez amis chez les couturiers, et, quoique mal habillée, elle devient l'arbitre des élégances. Puis ce furent les commissions chez les bijoutiers, aussi bien sur les bijoux achetés à l'épouse que sur ceux demandés par la maîtresse, par la cocotte. Elles sont toutes ses amies. Elle peint des fleurs. c'est une femme de tous les temps. Elle vient de manquer une affaire. Elle avait présenté un noble ruiné à madame Charles Wertheimer, la riche veuve d'un antiquaire londonien. Les complices savaient que la dame avait fait le plongeon à cheval dans les piscines des cirques anglais. La cour se fit, puis l'amour s'enfuit, quand l'aquatique annonça que par la suite du testament du vieux barbon, elle perdait sa fortune en se remariant.
— Qui est ce jeune homme aux yeux bleus ?
— C’est X… oh ! la vilaine combinaison ! Sa maman possède trois tapisseries de la Renaissance.
— Je vais, nous dit-il, lui conseiller de vous les vendre cent mille francs, vous me donnerez ma commission. Puis vous ferez de par la ville grand tapage, vous demanderez deux cent cinquante mille francs de la série, j’en instruirai ma chère mère.
— C’est une gaffe que vous avez commise, lui dirai-je, rachetons les tapisseries.
— Vous les revendrez cent cinquante mille francs et vous me donnerez une commission.
Le 57 devient une officine. Il s’en va désappointé. Ses yeux sont bleus comme de l'acier, c'est un soldat.


Facture de Théophile Belin (source le bibliomane moderne)


1er mars - Chez Théophile Belin, 29, quai Voltaire. 

De compagnie avec Cadou (1)  nous sommes entrés bouquiner. Ah ! le voilà le bon coin, dans ce magasin au rez-de-chaussée de cet ancien hôtel de Mailly, une immense salle rectangulaire et haute où des rangées de livres aux reliures anciennes et caressées se superposent, filent et s’enfuient. Au fond, le petit réduit où des vitrines abritent des pièces rares aux plats armoriés, aux dos ornés et aux nervures saillantes. Ici, cent livres valent plus cher que les dix mille ouvrages de la première pièce. 

Hôtel Mailly-Nesle - (source actuacity)

Belin nous montre une reliure du XVIe à peine effleurée. « Ça ne leur suffit pas, dit-il, ils les veulent fraîches ! Et eux, le sont-ils… frais ? » Il parlait des clients. Avec cet esprit-là, on s’explique qu’il vende très cher pour ne point se séparer trop vite de ses livres. Il aime les bohèmes, et son meilleur ami est Willette.(*) « Je possède, nous dit-il, son plus beau tableau, le Parce Domine ; montons dans l’appartement. » Et nous gravissons le vieil escalier aux marches basses et profondes. Ah ! les belles et hautes pièces ! 

Marie-Anne de Mailly-Nesle par Nattier (source Wikipedia)

Quand Mme de Châteauroux(**) les emplissait de sa mignonne personne, dont Nattier nous a laissé l’image, peut-être qu’en regardant le Louvre immense là en face, par-dessus la Seine, peut-être qu’elle se trouvait aussi resserrée que nous autres, modernes, dans nos appartements cellulaires.

Parce Domine de Willette, musée de Montmartre

Et sur le vieux mur, le Willette immense dans cette atmosphère XVIIIe, eh bien ! ma foi, il ne fait pas mal ; un peu gris, il doit dater d’environ 1880.


Le peuple des Pierrots, de Montmartre à l’Odéon, s’en va dans le ciel, cahin-caha, avec son omnibus. Les vierges laides, abandonnées, suivent le joyeux et mélancolique cortège où les grisettes grisent d’amour ou de dépit les amoureux qui les poursuivent ou les enlacent.(***)

 Adolphe Léon WILLETTE, peintre illustrateur et caricaturiste, photo de Paul, Dornac 

Ah ! Willette ! tu n’es pas le grand peintre, mais tu es le poète et c’est mieux. Tu as peint Montmartre, une époque et son coin. Charpentier, avec Louise, en fut le musicien ; Courteline dans ses pièces en a exprimé la satire. Mais tu manquais pour l’anecdote. Et la petite femme, là, au milieu de ton panneau, celle qui danse avec un sein dévoilé, la petite Colibri, comme on l’appelait, comme elle t’aimait (****)! Hélas, cette grisette, petite-fille de Murger et fille de Mimi Pinson, n’existe déjà plus. Ah ! les siècles qui viendront comprendront-ils ces passages successifs ? Mais oui, car il existe toujours de sensibles amoureux du passé !

Détail de Parce Domine source Prelia

« Messieurs, tout dernièrement, nous raconte Belin, une dame vient et me demande une photographie de ce tableau. Je la lui refuse. Elle en semble fort peinée. Elle était en deuil et d’aspect distingué. Elle m’apprend qu’elle vient de perdre son mari, un officier. Ils demeuraient, oui, place de la Madeleine. Je l’interroge, je veux savoir pourquoi elle désire si vivement cette photographie et elle me répond : 
— C’est que, monsieur, cette petite femme, là, au milieu… 
— Ah ! oui, madame, celle qu’on appelait Colibri. 
— Colibri, mais oui, eh bien ! c’est que… c’était moi. »

Pierrot s'amuse, un dessin de 1883, époque à laquelle Colibri était la maîtresse de Willette. Peut-être est-ce elle qui a posé pour les grisettes qui entourent Pierrot 

Le cruel Belin ne lui donna pas son portrait. Elle lui apprit qu’elle était retournée chez Willette, il y avait peu de temps, avec au cœur ses souvenirs. Elle l’avait trouvé marié avec sa bonne, à laquelle elle donna des leçons de maintien. 
Pour finir, Belin nous montra une chambre, au fond, dont le plafond doit être de Bérain (*****), et à côté, une autre pièce où elle mourut,(******) la petite Dame de Châteauroux qui avait rêvé d’être plus que reine, d’être la maîtresse en titre de Louis le Bien-Aimé. Le plafond blanc, qu’elle a dû fixer à l’ultime minute, est couvert tout entier par un Willette. L’artiste s’y est représenté en Fou. Il agite les grelots et il rit quand l’Eglise, dans un autodafé, brûle les livres ; car si à droite les nuages sont noirs, à gauche l’aurore se lève avec le progrès.

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Notes de l'éditeur du journal d'un collectionneur :
(1) André Cadou, musicien, ami de René Gimpel.


André Cadou (1885-1973), chef d'orchestre, compositeur (notamment de nombreuses musiques de scène) et arrangeur, fut notamment directeur de la musique à l'Odéon de 1922 à 1959 ainsi qu'à la Comédie Française. Il accompagna avec son orchestre de nombreux enregistrements, notamment de Berthe Sylva. 
Quant à l'opportunité de la musique de scène dans un ouvrage, nulle règle absolue que celle qui pourrait s'énoncer ainsi : toute musique inutile est nuisible. André Cadou
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Notes de l'auteure du blog

(*) Adolphe Léon Willette, né à Châlons-sur-Marne le 30 juillet 1857 et mort à Paris le 4 février 1926, est un peintre, illustrateur, affichiste, lithographe et caricaturiste français.
Il s'installe à Montmartre en 1882 et loue avec le docteur Willette, son frère, un atelier au 20, rue Véron. Il illustre Victor Hugo, peint des fresques et des vitraux, dessine des cartes postales, des affiches publicitaires, des couvertures de livres et, en échange d'un repas, des menus de brasserie. Ses représentations de Pierrot et Colombine lui valent une certaine popularité.

Adolphe Léon Willette en 1913, photographie de l'Agence Meurisse.
Source Wikipedia

 « En rupture totale avec l'académisme à la mode de Bonnat et autre Bouguereau, Willette ignore tout autant la révolution impressionniste. Sa palette est pauvre et se cantonne le plus souvent dans des harmonies de gris et d'ocres. […] À partir de 1886, il s'éloigne de plus en plus de la peinture, qu'il ne retrouvera qu'à l'occasion de grandes décorations, pour se consacrer au dessin. » Avec Rodolphe Salis et Émile Goudeau, il participe à la création du cabaret parisien « Le Chat noir » du boulevard Rochechouart où il expose d'abord une toile refusée au Salon, puis qu'il décore ensuite de panneaux, notamment celui du Parce Domine (1884, Paris, musée de Montmartre).


Willette, en pierrot noir, estampe par Marcellin Desboutin, parue dans L'Artiste en mai 1896.

Au Chat Noir, il fréquente également Henri Rivière, Maurice Donnay, Maurice Rollinat, Henri de Toulouse-Lautrec, Paul Signac, Camille Pissarro, Vincent van Gogh, Louis Anquetin ou Georges Seurat. Il décore de nombreux cabarets et restaurants de la Butte Montmartre : l’auberge du Clou, la Cigale, le hall du bal Tabarin, la Taverne de Paris, ainsi qu'un salon de l’Hôtel de ville de Paris. En 1889 il décore le Moulin Rouge, et dessine le célèbre moulin.
Source Wikipedia

(**)  Marie-Anne de Mailly-Nesle, marquise de La Tournelle, duchesse de Châteauroux, née à Paris le 5 octobre 1717 et morte dans la même ville le 8 décembre 1744, est une favorite de Louis XV. Cinquième fille de Louis III de Mailly-Nesle (1689-1767), marquis de Nesle, et de son épouse Armande Félice de La Porte Mazarin (1691-1729) elle épouse en 1734 le marquis Louis de La Tournelle (1708-1740).

Portrait de la duchesse de Chateauroux par Jean Marc Nattier en Thalie, muse de la Comédie en 1744

Devenue favorite en titre et soutenue par le duc de Richelieu, elle fut quelque temps toute-puissante à Versailles et usa de son influence pour entraîner la France dans la guerre de Succession d'Autriche.
Louis XV l'autorisa à le rejoindre dans les Flandres en juin 1744 puis le roi et son armée se rendirent à Metz. Là, le roi logea sa maîtresse dans une bâtisse proche de son palais. Pour faciliter les rencontres des deux amants une galerie couverte fut édifiée entre les deux maisons au grand dam de la population messine qui voyait dans sa ville s'étaler publiquement l'adultère royal. En août, le roi tomba gravement malade à Metz. Proche de sa fin, il résolut de se repentir mais pour cela dut renvoyer sa maîtresse à Paris. La duchesse de Châteauroux quitta discrètement la ville et la fameuse galerie couverte fut démolie tandis que la reine et le dauphin Louis-Ferdinand accourraient en hâte à Metz et que le royaume se mettait en prière. 
Source Wikipedia - Voir aussi Passion Histoire

(***)
1884 : Il exécute des vitraux pour le Chat noir, La Vierge verte et le Te Deum Laudeamus ou Triomphe du Veau d’or. Rentré à Paris, il achève et peaufine la toile monumentale le Parce Domine, refusée au Salon. ...
En 1885 ... le Chat noir va devoir fermer après une rixe avec les souteneurs au cours de laquelle un des garçons de Salis trouve la mort. Le Chat noir déménage tambour battant dans l’hôtel particulier du peintre Alfred Stevens, rue de Laval. Le 10 juin 1885, le déménagement se monte en cortège charivarique avec le Parce Domine porté par 4 garçons vêtus en académiciens qui le portent à bout de bras dans la rue, avec musique et flambeaux. Willette est écœuré par le spectacle. « L’exode, au long du boulevard Rochechouart, s’ébranle lentement à la lueur des flambeaux, au son d’un orchestre de fifres et de violons. Salis s’avance, vêtu en préfet, suivit de deux chasseurs tenant les bannières du Chat noir avec cette devise : “Montjoy Montmartre”. Derrière, quatre hommes habillés en académiciens portent le Parce Domine de Willette. Enfin, à quelques mètres, dans une charrette à bras, se trouvent pêle-mêle, les objets les plus extraordinaires. Étonnée, la foule regarde et ne comprend pas… Les chefs du cortège arrêtent sans raison les omnibus, les voitures et les passants, cependant que les agents, en l’absence d’ordres reçus, regardent d’un œil torve… Imaginez cela ! » (Feu Pierrot, p.169-170).
Avril 1902 : .... Le Parce Domine, exposé l’année dernière au Salon, a montré à ceux qui ne connaissaient pas ce chef d’œuvre déjà ancien, tout ce dont on pouvait attendre d’une organisation aussi personnelle. » (Frantz Jourdain – l’auteur parle apparemment du Salon de 1904. « Willette a merveilleusement rendu la caractéristique de notre époque : de la colère et de la révolte mêlées à de la raillerie et à de la satire. » (Frantz Jourdain)....
23 mars 1904 : Vente des collections du Chat noir par la veuve Salis (Russeil) : le Parce Domine  est acheté par Belin...
Mai 1905 : Le Parce Domine est exposé au Salon (il avait été refusé en 1885), repris dans toute la presse.
Source Prélia

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1882 : Il monte à Montmartre, pour emménager dans un petit atelier loué par son frère, le docteur Willette, 20 rue Véron. Ce dernier lui présente au Chat noir l’un de ses malades, Théophile Alexandre Steinlen, qui deviendra l’un de ses intimes (le docteur Théodore Willette ouvre un cabinet médical au 27 rue Lepic, adresse où il résidera toute sa vie). Adolphe Willette a ses habitudes dans cette même rue, dans une petite crèmerie tenue par une veuve, la mère Cucurou. Il se met en ménage avec une cousette, surnommée Colibri. C’est elle que l’on retrouve en « Pierrette » dans les premiers dessins du Chat noir et du Courrier français (voir Marc de Valleyre, Sur le boulevard, Paris, Frinzine Klein, 1884, p. 299 et suiv.). ....
1883-1884 :...Willette travaille toujours pour Le Figaro (almanach de 1884), mais se fait remercier à cause d’une blague au goût douteux de Salis envers le rédacteur en chef Périvier. C’est à ce moment que Colibri se blesse en dansant un quadrille et doit quitter la butte pour l’hôpital (voir Georges Cain, Le Temps, 7 février 1911). C’est mariée à un notaire qu’elle retrouvera Willette lors de l’exposition du pavillon de Marsan en 1911. ...
 (Source Prelia)

(*****) En effet il semble bien que le plafond de l'hôtel Mailly de Nesles est de Jean Bérain : voir la  revue L'Architecture  [No 1] du 15/01/1932 - LES DECORATIONS DE JEAN BERAIN A L' HOTEL DE MAILLY-NESLES Magazine – 15 janvier 1932

(******) Néanmoins, après son rétablissement et son retour à Versailles, le Roi qui avait mal vécu l'humiliation imposée par l'évêque de Soissons, rappela la duchesse de Châteauroux à la cour et reprit leur liaison. Il songeait également à confier à sa maîtresse la place lucrative et stratégique de surintendante de la maison de sa belle-fille, la future Dauphine. Cependant quelques jours avant Noël, la duchesse mourut d'une péritonite à l'âge de 27 ans. Cette mort parut suspecte à certains qui parlèrent, sans preuves, d'empoisonnement.
Source Wikipedia - Voir aussi Passion Histoire

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963