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mercredi 5 août 2015

4ème Carnet - 21 et 22 janvier 1919

21 janvier. – Un mot de guerre.


Mon neveu Armand Lowengard me dit : « J’étais au 31eà Melun ; un dépôt de grenades explose dans la caserne et tue de nombreux soldats. Aucune panique ne se produit. Un officier réunit les hommes et sort cette phrase merveilleuse : « Vous, de l’Argonne, vous êtes habitués à mourir. »

22 janvier. – « Le Billet doux. »


En 1905, nous l’avions acheté près de cinq cent mille francs à la vente Crosnier. L’avions revendu deux ans après à Joseph Bardac. Je le lui rachète sept cent cinquante mille francs et il reste encore intéressé dans le bénéfice pour un tiers.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 8 juin 2015

3ème Carnet - 21 octobre 1918

21 octobre. – Avec Chanas.

C’est l’intermédiaire qui a gagné le plus d’argent. Je lui demande quels furent ses débuts et il me dit : « J’étais employé au P.L.M. à Marseille. J’avais une chambre chez un antiquaire, et un jour il vend devant moi une assiette pour trois cents francs. Une assiette ! J’en fus stupéfait : trois cents francs, alors que je ne touchais que cent cinquante francs par mois, un bout de porcelaine, une telle valeur. Je lui demande si c’est vraiment possible. « Trouvez-m’en », répond-il. Deux mois après je voyais dans une cour de ferme des poules picorer dans des assiettes du même genre, je les achète et je gagne deux cents francs. Jamais aucun argent depuis ne m’a causé autant de joie. »
Je roule avec Chanas dans le train qui nous conduit chez le comte de Saint-Léon où nous allons voir un temple d’amour que j’aimerais proposer à Du Pont de Nemours. Chanas a écrit au comte, et sans me prévenir, que j’étais un Américain. Ce Chanas est diabolique, il lui faut toujours des complications, il va me faire jouer un rôle ridicule.


En attendant, je l’interroge sur ses grosses affaires, et il me dit : « A Groult, j’ai vendu pour trois cent cinquante mille francs les cinq tapisseries chinoises de Boucher, dites tapisseries de Cyprio. Cyprio était un marchand de Marseille qui les avait achetées pour une douzaine de mille francs à une illettrée, à une bonne à tout faire qui en avait hérité de son maître, un professeur. Cyprio refusa de me donner ma commission, je lui intentai un procès qu’il perdit. Le notaire de la domestique le poursuivit à son tour et il fut condamné à remettre à cette femme cent cinquante mille francs pour avoir abusé de son ignorance.

Maurice Fenaille

« A Fenaille, je fis acheter pour trois cent cinquante mille francs le fameux mobilier du Marais qui appartenait à la comtesse de Noailles. Il était à fleurs, composé de quatre canapés, quatre bergères, quatre grands fauteuils, douze chaises, huit cantonnières. Même deux consoles par Delafosse furent comprises dans ce prix.

Buste de Madame Fenaille par Rodin

« Je lui fis acheter cinq cent mille francs les quatre merveilleuses tapisseries de Soubeyran.
« Je lui cherchai aussi un hôtel. Il ne voulait habiter que rue de l’Elysée. C’était une idée fixe. La rue est courte, il n’y avait pas un hôtel à vendre mais, soudain, j’eus une idée. Au 14 était l’ambassade d’Italie. Je vais trouver l’ambassadeur et je lui dis : « Comment osez-vous loger en face de l’Elysée ? Vous êtes facilement espionné. Quel enfantillage ! Déménagez ! » Il prit peur et partit vite. Fenaille eut son hôtel. »

Les Fragonard de Grasse**.
Fragonard la Poursuite (collection Frick)

Chanas continue : « Je les fis acheter huit cent cinquante mille francs à Charles Wertheimer, qui me donna vingt-cinq mille francs de commission. »

Chez le comte de Saint-Paul.

Il nous cherche à la gare en automobile. D’après la tradition**, le parc aurait été dessiné par Hubert Robert. Le château est Louis XIV, le comte l’a agrandi, il l’a doublé. Côté jardin, il a réédifié la façade de l’hôtel de l’Anglade qu’il a achetée à Paris. Il adore les vieilles pierres et il a aussi acheté à Paris le magnifique portail de l’hôtel du comte de Toulouse, le fils légitimé de Louis XIV et de la Montespan, et l’a monté près d’une entrée, au départ d’une allée. Il a agrémenté l’extérieur de son château de hauts-reliefs provenant de l’ancien hôtel de la Pompadour, rue Ménard.

La colonne rostrale à la mémoire de La Pérouse

Il nous montre ensuite une colonne érigée à la mémoire de La Pérouse...

Cénotaphe en l'honneur de Cook

...puis le monument sculpté par Pajou et élevé en l’honneur de l’explorateur Cook.

Le temple de l'amour source Nos randonnées

Le temple d’amour est à dix-huit colonnes, c’est une magnifique et haute construction dont les ornements sont très finement sculptés. Il est reproduit ainsi que la colonne à La Pérouse et le mausolée de Cook dans l’ouvrage de M. de Laborde, les trois monuments ayant appartenu au parc de Méréville qui se trouve à environ trente-cinq kilomètres d’ici.


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Notes de l'auteure du blog

* Maurice Fenaille, né le 12 juin 1855 à Paris, décédé le 11 décembre 1937, est un pionnier de l'industrie pétrolière, dont le nom appartient aussi à l'histoire de l'art en qualité de grand amateur, collectionneur et mécène.


Son père, qui s'était associé en 1853 avec un négociant en graisses, s'associe en 1855 avec deux autres personnes, introduit dans le commerce la fameuse Saxoléine, huile de pétrole destinée à l'éclairage. C'est le début de l'ère pétrolière. En 1881, Maurice Fenaille, entré dans l'entreprise quelques années plus tôt, part travailler aux États-Unis dans la filiale de Fenaille et Despeaux, installée à New York. Lorsque son père décède en 1883, il revient en France et il lui succède à la tête de l'entreprise; il ajoute à la Saxoléine l'Oléonaphtine et le Saxol, deux lubrifiants, ainsi que le Benzo-moteur, essence pour voitures et avions.


L'entreprise continue à se développer en même temps que l'utilisation du pétrole dans la vie courante; elle est renommée "La Pétroléenne", avant de prendre en 1936 le nom de "Standard Française des Pétroles", puis, en 1952, de "Esso Standard". Parallèlement, Fenaille voyage en Angleterre, en Espagne, en Palestine, en Italie, en Allemagne, en Égypte, où il assiste à l'ouverture du tombeau de Toutânkhamon. Il ramène de ses voyages les dernières nouveautés : des piscines, l'électricité domestique, des automobiles et des avions.
Amateur d'art, il consacre une grande partie de son temps et de son argent à aider les musées français, mais aussi au profit de nombreux artistes contemporains, auxquels il commande des œuvres (Auguste Rodin, Antoine Bourdelle, Viala, Jules Chéret...).


Entre 1908 et 1913, Fenaille parvint à sauver de la ruine le château de Montal près de Saint-Céré. Ce monument, reconstruit par Jeanne de Balzac entre 1523 et 1534, est le plus bel exemple de style Renaissance dans le Lot. Resté inachevé à la mort de Jeanne, il devint par la suite la propriété des Plas de Tanes. Veuf au moment de la Révolution, ce député de la noblesse aux États Généraux abandonna son domaine qui fut nationalisé comme bien d'émigré ; des aubergistes y installèrent leur affaire. Quelques pierres avaient bien été emportées, mais la ruine ne s'abattit véritablement qu'après 1879 lorsque le château fut acheté par un marchand de biens. 120 000 kg de pierres furent descellées, transportées sur des charrettes à bœufs jusqu'à la gare de Saint-Denis-lès-Martel et proposées à la vente lors de deux séances aux enchères à Paris; c'est à ce moment-là qu'intervint Fenaille, ému par le triste sort de Montal. Il tenta d'arrêter la seconde vente de 1903 et acheta finalement plusieurs pièces.
Par des achats auprès des collectionneurs du monde entier qui avaient acquis des morceaux du château, par des échanges avec des œuvres d'art de ses collections personnelles, Fenaille releva le château qu'il réussit à acheter en 1908.


Fait exceptionnel : des musées nationaux restituèrent les collections issues de Montal, dont la frise sculptée de 32 mètres de long par le musée des Arts Décoratifs, en échange de la cession de la demeure à l'État. D'autres pièces maîtresses demeurées dans des musées étrangers (notamment aux États-Unis), furent remplacées par des copies. Grâce à des moules, Fenaille demanda ces fac-similés à son ami Auguste Rodin, qui lui envoya son praticien Émile Matruchot. La carrière de Carennac fut spécialement rouverte, et le sculpteur put exécuter à l'identique la porte du logis et une lucarne. Fenaille prit également soin de meubler le château avec ses collections de tapisseries, de meubles des XVIe et XVIIe siècles, de vitraux allemands de la même époque.
Source sur Wikipedia
Le château de Montal dans le Lot

** Ces peintures, réalisées entre 1771 et 1772 pour le pavillon de musique de madame du Barry à Louveciennes, évoquent les quatre instants de l'amour. Refusé par la favorite royale (quoique largement indemnisé), cet ensemble décoratif unique fut retourné à l'artiste qui le conserva vingt ans et ajouta sept autres toiles à la série ; lorsqu'il s'établit en 1790 à Grasse, sa ville natale, il apporta avec lui, roulés, quatre panneaux illustrant les Progrès de l’Amour dans le cœur d’une jeune fille, commandés par la Du Barry pour la décoration du pavillon que lui avait offert Louis XV à Louveciennes.

Fragonard, l'amour amitié (collection Frick)

Les panneaux arriveront à Grasse en janvier 1790 et la tradition veut que Fragonard les ait accrochés lui-même dans le salon de son cousin. L’ensemble resta en place jusqu’en 1896, lorsque le petit-fils d’Alexandre Maubert, les vendit... non sans les avoir fait copier par un excellent peintre lyonnais, Auguste de La Brély. Les originaux, désormais connus sous le nom des Fragonard de Grasse, sont depuis 1915 exposés à la Frick Collection de New-York.
Source Bon Sens et Déraison

** Il s'agit du château de Jeurre qui appartint à monsieur de Saint-Léon (et non de Saint-Paul !!)
Le château fut acheté vers 1790 par le financier Louis-César-Alexandre Dufresne Saint-Léon (1752-1836). Celui-ci fut mis en accusation mais, acquitté, s'exila et échappa aux éventuelles conséquences dramatiques de la Terreur. Le domaine passa au comte Mollien, époux de la filleule du précédent. Entre 1806 et 1813 Mollien y fit construire, par les architectes Bénard et Bonnard, les communs et le pavillon de gardien dans un style piémontais, inspiré des campagnes d'Italie. Dans la seconde moitié du XIXème siècle le domaine revint dans la famille des Saint-Léon et y est resté depuis lors. Grand prix de Rome de sculpture, Alexandre-Henri de Saint-Léon eut le souci d'orner son parc, en particulier au moyen d'achat de monuments classiques offerts à la vente. Méréville étant dépecé, il acheta en 1895 la façade avant de la Laiterie, le Temple de la piété filiale, la Colonne rostrale et le Cénotaphe de Cook.


Il les fit démonter, transporter par charrette et les installa dans son parc, distant de 25 kilomètres. Les travaux durèrent quinze ans. M. de Saint-Léon acquit également une sphère armillaire de la fin du XVIIème siècle et le fronton de l'aile gauche du château de Saint-Cloud, bombardé par les défenseurs de Paris pendant le siège de 1870 pour en évincer les Prussiens, qui fut rasé par la suite, personne n'ayant voulu financer sa reconstruction. Le bâtiment du château de Jeurre est lui-même embelli par l'incorporation de sculptures classiques superbes et l'avant corps de logis du côté de la pièce d'eau provient de l'hôtel parisien d'Anglade en démolition (sculptures de Coysevox). Cette pratique plus que courante à l'époque, connue sous le nom d'elginisme quand l'acquéreur était étranger et y expédiait son acquisition (de lord Elgin, prédateur du Parthénon au profit du British Museum), aboutit à la promulgation des lois sur la protection des monuments historiques. Dans le cas de Jeurre nous devons à cette inspiration heureuse la joie de pouvoir admirer aujourd'hui les quatre fabriques de Méréville dans un cadre superbe.
Source Parcafabriques


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

samedi 11 avril 2015

2ème Carnet - 3 juillet 1918

3 juillet. – Avec Joe. Sur les Fragonard de Grasse*.

« Combien, lui dis-je, les avez-vous vendus à Frick ?
— Un million deux cent cinquante mille dollars. Je n’ai pas pris un centime de commission. Morgan les avait exposés au Metropolitan Muséum où je me promenais un dimanche. Devant les Frago, j’aperçois Knœdler, entouré de ses associés et employés. « Ah ! ah ! me dis-je, ils veulent les vendre à Frick. » Le lendemain matin, je me précipite chez Morgan. « Combien vos Fragonard ? » « Douze cent cinquante mille dollars.
— J’en donne un million.
— À prendre ou à laisser.
— C’est bien, je les prends, mais veuillez, je vous prie, téléphoner à M. Frick, que je les lui laisse au prix coûtant.
Morgan téléphone et Frick répond : « Que Joe vienne me trouver de-main matin. » Je les lui vendis, et j’ai tenu cet homme depuis ce jour-là, fit Joe. Je lui achète tout ce qu’il veut dans les collections européennes sans prendre de commission.

Fourth of July. Independence Day.


Cent mille hommes défilent sur la Cinquième avenue depuis 9 heures du matin jusqu’à 8 heures du soir. Au 647, à mon balcon, quelques membres de la mission française. Entre autres, Stéphanne Lausanne, l’ancien rédacteur en chef du Matin. Plusieurs années avant la guerre, ses articles contre l’Allemagne avaient fait interdire son journal en Alsace-Lorraine. Il triomphe aujourd’hui.
Un autre propagandiste, Kneicht, un Lorrain de beaucoup d’esprit.


Quarante-deux nationalités sont représentées sur les quarante-cinq que les États-Unis reconnaissent. Ce défilé me fait comprendre pour la première fois l’immense mélange de races d’où sort cette nation. Les soldats et les marins forment la tête du défilé, mais ce peuple jeune a besoin d’explications simples et claires. On lui fait défiler la guerre sur des chars un peu enfantins et ainsi il comprend mieux l’effort qu’on lui demande. C’est de la réclame en relief. Ici, un aéroplane traîné sur une automobile, un mécanicien est au volant et l’hélice tourne sans arrêt avec un bruit d’enfer. Là des mitrailleuses dans la tranchée, les hommes guettent à plat ventre. Ensuite, un char, une réclame pour recruter des marins ; des hommes dorment, bercés dans des hamacs. Plus loin, une barque qui montre comment on relève les mines. Un poste électrique dans la marine, véritable usine sillonnée de longs éclairs. Le découpage de forts blocs d’acier. Un navire en construction, avec ces mots : un bateau tous les douze jours. Un canon antiaérien que des hommes pointent sans cesse vers le ciel.

Soldats américains dans les rues le 4 juillet - Photo courtesy of Getty Images.

Maintenant, c’est un défilé de nurses qui portent des écriteaux : Nous en demandons vingt-cinq mille. Puis des ambulances, des tanks et même des torpilles. Le char de l’Y.M.C.A., cette admirable association protestante qui apporte le confort et la distraction aux soldats en guerre, est très pittoresque. C’est l’organisation du repos dans la tranchée ou dans l’abri, le piano, le papier à lettre. L’Armée du Salut, sur son char, fabrique des gâteaux. Alors, commence le défilé des races. 


L’Arménie porte cette bannière : « L’Arménie souffrante espère en l’Amérique. » Les Assyriens, que je croyais morts depuis trois mille ans, disent aussi : « Notre espoir est en l’Amérique. » La Chine traîne une pagode. La Bolivie, le Monténégro, les Slovaques et les Tchèques, dans leurs costumes nationaux, sont représentés, Panama, Central America, Honduras, Cuba, les Carpathes, la Syrie, le Liban, la Finlande, avec cette inscription : Vingt-cinq mille ouvriers finlandais font des bateaux pour l’Amérique », la Norvège, avec celle-ci : « Nous avons perdu huit cent trente bateaux. »
Les Français défilent avec deux chars, celui de l’Alsace-Lorraine et un autre où Rouget de Lisle chante à Strasbourg La Marseillaise. Le gros succès est pour eux, pour la France.

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Note de l’auteure du blog

* On visite à Grasse la maison où vint habiter Fragonard, chez son cousin Alexandre Maubert, quand il dût fuir Paris pour cause de Révolution et de santé défaillante. Il apporta avec lui, roulés, quatre panneaux illustrant les Progrès de l’Amour dans le coeur d’une jeune fille, commandés par Madame Du Barry pour la décoration du pavillon que lui avait offert Louis XV à Louveciennes, puis qu’elle avait refusés. Largement indemnisé, le peintre garda 20 ans ces œuvres dans son atelier, avant de les apporter à Grasse. Les panneaux y arriveront en janvier 1790 et la tradition veut que Fragonard les ait accrochés lui-même dans le salon de son cousin. L’ensemble resta en place jusqu’en 1896, lorsque le petit-fils d’Alexandre Maubert, les vendit... non sans les avoir fait copier par un excellent peintre lyonnais, Auguste de La Brély. Les originaux, désormais connus sous le nom des Fragonard de Grasse, sont depuis 1915 exposés à la Frick Collection de New-York.
Source Bon Sens et Déraison

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

vendredi 20 mars 2015

2ème Carnet - 10 juin 1918

10 juin. – Quelques prix. 


Autoportrait d'Adélaïde Labille-Guiard, 1785. En 1787, elle décide de se représenter dans toute la splendeur acquise par son statut de peintre de l’Académie avec une robe coûteuse qui accroche la lumière. On ne peut qu’admirer le talent du peintre pour le rendu de cette robe. Elle tient toujours pinceaux et palette, mais le spectateur la voit désormais par les yeux de son modèle. Derrière elles, se tiennent ses deux élèves Mesdemoiselles Capet et Carreaux de Rosemond.

J’ai vendu à E.J. Berwind, le roi du charbon, le portrait de Mme Labille-Guiard(1) par elle-même avec ses deux élèves, Mlles Capet et Rosemont, illustré dans Portalis, quatre-vingt-dix-huit mille dollars (98 000$) ....

Les deux soeurs de Jean Honoré Fragonard (1732–1806) au Met NY  L'identite des deux soeurs est inconnue. Jusqu'à récemment, on disait qu'il s'agissait de Rosalie, la soeur du peintre(née en 1769) et de sa belle-soeur Marguerite Gérard (née en 1761) mais la différence d'âge entre les jeunes filles infirme cette hypothèse. La toile a été coupée, ainsi que le prouve une copie en pastel de cette toile par l'abbé de Saint-Non. La plus âgée des fillettes poussait un cheval à bascule sur lequel était assise la plus jeune.

... les Deux Sœurs par Fragonard, cent quatre-vingt-quatorze mille dollars (194 000$) ...

Madame Philippe Panon Desbassayns de Richemont (Jeanne Eglé Mourgue, 1778–1855) et son fils, Eugène (1800–1859) par Marie Guillelmine Benoist (Paris 1768–1826 Paris) Date: 1802 Source Metmuseum
La peinture a été vendue par Gimpel à Berwind pour un David (il n'aurait pas obtenu cette somme pour une "peinture de femme") et elle est présentée pour telle dans la presse lors d'une visite d'anciens combattants au musée sur cette photo. Source The Historic Images store

Or, manifestement l'attribution a été revue et corrigée et on a reconnu dans l'auteur de la toile son élève, Marie-Guillelmine Benoist, cette oeuvre étant supposée être à un portrait qu'elle a montré au Salon de 1802. Le modèle par contre est certain. Jeanne Eglé Fulcrande Catherine Mourgue, appelée Egle, née à Montpellier en 1778 a épousé Philippe Panon Desbassayns de Richemont (1774-1840) en 1799. Son mari a eu une carrière administrative et diplomatique brillante sous le Consulat, l'Empire et la Restauration. Source Metmuseum

... Jeanne de Richemont, par David, deux cent vingt-huit mille dollars (228 000$)...

Je n'ai aucune certitude qu'il s'agisse de ce portrait de la reine par Madame Vigée-Lebrun, mais cette toile ayant été copiée plusieurs fois par l'artiste elle-même, cela n'a rien d'invraisemblable. Source ici.

... Marie-Antoinette en rouge, par Mme Vigée-Lebrun, cent vingt mille dollars (120 000$). 

 Au 647.
Le 647 est l'immeuble de droite.
Toujours à côté de chez Cartier (à gauche) !! Actuellement occupé par Versace.

C’est ma maison d’affaires à New York, un hôtel particulier, un des plus beaux bâtiments de la Cinquième avenue. Façade à cinq étages, en marbre, à côté de Cartier, le bijoutier. Trois fenêtres sur la rue ; ici, c’est beaucoup car les milliardaires n’en ont généralement que deux, doux pays. Deux vitrines sous arches, genre des magasins de la place Vendôme. Le loyer de cette maison avec impositions foncières me revient en ce moment à trente-six mille dollars. Vanderbilt est mon propriétaire. C’est bon marché. Mon installation, l’année dernière, m’a coûté plus de cent quarante mille dollars. 

Drapeaux.

A notre balcon est suspendu un drapeau qui porte six étoiles bleues sur rectangle blanc entouré de rouge. C’est le « Service Flag » pour montrer, afficher que six personnes dans cette maison d’affaires, patrons et employés, sont partis comme soldats. Naturellement, les drapeaux des clubs, des grands magasins, des banques, sont couverts de centaines d’étoiles. On signale les morts par des étoiles d’or. On a aussi créé un « Red Cross Flag » et un « Liberty Loan Flag » pour signaler au public dans quelle proportion chaque maison a souscrit pour la Croix-Rouge et à l’emprunt.

Service Flag avec une étoile d'or

Red Cross Flag autralien

Liberty Loan Flag

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Note de l'auteure du blog

* Adélaïde Labille-Guiard, appelée aussi Adélaïde Labille des Vertus, née le 11 avril 1749 à Paris, où elle est morte le 24 avril 1803, est une peintre, miniaturiste et pastelliste française.
Adélaïde Labille est la plus jeune des huit enfants, dont la plupart meurent en bas âge, d’un couple de bourgeois parisiens. Son père Claude-Edmé Labille est mercier et propriétaire de la boutique de mode, À la toilette, située rue Neuve-des-Petits-Champs, dans la paroisse Saint-Eustache. C’est dans cette boutique que débuta Jeanne Bécu, future Madame du Barry.
Adélaïde Labille épouse à vingt ans Nicolas Guiard, un commis auprès du receveur général du Clergé de France. Son mari ne lui est donc d’aucune aide dans sa carrière de peintre. Sur son contrat de mariage signé le 25 août 1769, il est indiqué qu'Adélaïde est peintre de l’Académie de Saint-Luc. Elle exerce déjà en tant que peintre professionnel. Les époux se séparent officiellement le 27 juillet 1779, la séparation de biens existant sous l’Ancien Régime. Ils divorcent en 1793 une fois que la législation révolutionnaire le permet. Le 8 juin 1799, Adélaïde épouse en secondes noces le peintre François-André Vincent, lauréat du Prix de Rome en 1768 et membre de l’Académie des Beaux-Arts. Elle le connaît depuis l’adolescence. Mais Adélaïde est déjà une artiste reconnue pour ses pastels et ses peintures. Ce mariage dure jusqu’à la mort d’Adélaïde en 1803. Même après son divorce et son remariage, Adélaïde conserve le nom de Guiard, puisque c’est sous le nom d’Adélaïde Labille-Guiard qu’elle est connue dans le monde artistique.
Adélaïde Labille-Guiard maîtrise admirablement la miniature, le pastel et la peinture à l’huile, mais on ne sait que peu de choses sur sa formation. Étant une femme, elle est exclue des formations fournies par les peintres dans leurs ateliers ne pouvant pas suivre l’enseignement aux côtés de jeunes hommes. Elle suit donc seule un enseignement auprès de maîtres acceptant de prendre des jeunes filles comme élèves contre rétribution. Durant son adolescence, Adélaïde suit une formation de miniaturiste auprès du portraitiste, habile miniaturiste et peintre à l'huile François-Elie Vincent. Né en 1708 à Genève, François-Elie est professeur à l’Académie de Saint-Luc avant d’accéder en 1765 à la charge de conseiller. La famille de Vincent est proche d’Adélaïde. Elle connaît donc depuis son adolescence François-André Vincent, le fils de son maître. Après son mariage avec Guiard, elle fait son apprentissage du pastel chez un maître du genre Quentin de La Tour entre 1769, date de son mariage et 1774, année où elle expose à l’Académie de Saint-Luc un portrait d’un magistrat au pastel. Elle est ensuite initiée à la peinture à l’huile par François-André Vincent.
Adélaïde est admise à l’Académie de Saint-Luc en 1769 grâce à François-Élie Vincent alors qu’elle a à peine vingt ans. .... Appartenir à l’Académie de Saint-Luc permet à Adélaïde d’exercer professionnellement son art. ...  Ce n’est qu’en 1774 qu’elle expose pour la première fois au Salon de l’Académie de Saint-Luc. L’œuvre qu’elle y présente est un portrait de magistrat au pastel. Dès cette première exposition, Adélaïde voit ses œuvres comparées à celles de Elisabeth Vigée-Lebrun. ...  Le succès de ce salon fut tel que l’Académie royale de peinture et de sculpture en prend ombrage. 
L’Académie de Saint-Luc ferme donc ses portes en 1777. Dès lors Adélaïde cherche à entrer à l’Académie royale pour se faire connaître. Pour y entrer, il est nécessaire de présenter une peinture à l’huile. Elle commence son apprentissage de la peinture à l’huile auprès de son ami d’enfance François-André Vincent. Après la fermeture de l’Académie de Saint-Luc, le salon de la Correspondance, un Salon permanent, est créé en 1779 rue de Tournon par Pahin de la Blancherie. Les artistes n’appartenant pas à l’Académie royale de peinture et de sculpture peuvent y exposer leurs œuvres contre une cotisation minime. Il ouvre en 1781. Adélaïde choisit de n’y exposer que des pastels qui sont bien accueillis par les critiques. C’est grâce à des hommes qu'Adélaïde parvient à se faire connaître en tant que peintre et pastelliste. François-André Vincent, reçu tout juste à l’Académie royale de peinture, envoie à Adélaïde plusieurs personnalités de l’Académie comme Vien, les professeurs Voiriot et Bachelier, son ami Suvée, pour faire leur portrait. Ses hommes, appréciant le talent de l’artiste, sont alors acquis à sa candidature à l’Académie royale de peinture. En 1782, elle expose au salon de la Correspondance, son autoportrait au pastel et les portraits à l’huile de Vincent et de Voiriot.
En 1783, elle finit la série des portraits d’académiciens au pastel. Ils sont représentés assis, en buste, en habit et tenant leur couvre-chef sous le bras. .... Les critiques comparent les pastels de Adélaïde avec ceux de Quentin de La Tour, le maître du genre. Adélaïde est une artiste reconnue dans ce domaine.
Sous le titre de Supplément de Malborough au Salon, un auteur demeuré inconnu publie des couplets où les femmes peintres Anne Vallayer-Coster, Elisabeth Vigée-Lebrun et Adélaïde Labille-Guiard sont injuriées, de même que le peintre Hue lors du Salon de 1783. Adélaïde y est accusée d’avoir de nombreux amants dont François-André Vincent. Il ne s’agit que d’accusations mensongères courantes pour les femmes qui exercent un métier défini alors comme masculin, d’autant plus quand, comme Adélaïde, elles sont séparées de leur mari. Dès qu’elle en prend connaissance, Adélaïde écrit à la comtesse d'Angiviller, épouse du directeur des Bâtiments du Roi une lettre pour faire arrêter la publication de ce pamphlet. Cette femme, qui a des relations, n’a aucun mal à confier à la police cette affaire. Tous les pamphlets imprimés sont détruits.
En 1790, la Révolution française pousse Adélaïde à partir à la recherche d’une autre clientèle dans un milieu politique très actif. Elle s’est introduite dans l’entourage du duc d’Orléans comme en témoigne le portrait de Madame de Genlis, sa maîtresse. À la même époque, elle défend devant l’Académie royale de peinture le fait qu’elle doit être ouverte à toutes les femmes sans limitation de nombre. Elle est soutenue par ses amis Vincent, Pajou, Gois et Miger, mais le vote n’est pas considéré comme valable. En 1791, les tantes du roi se réfugient en Italie. Adélaïde doit trouver de nouveaux patrons. Elle fait donc les portraits de quatorze députés à l’Assemblée nationale dont celui de Talleyrand. En retour, celui-ci propose à l’Assemblée de donner aux femmes privées de fortune les moyens de subsister par le produit de leur travail. Son portrait de Robespierre est connu pour son cadrage innovant et son fond neutre. Les critiques étant bonnes, Adélaïde s’assure d’être soutenue par les nouveaux puissants à Paris. En 1792, ayant une pension du roi, elle risque d’être prise pour une personne soutenant la monarchie. Elle choisit donc de partir de Paris pendant quelque temps pour Pontault-en-Brie avec François-André Vincent. En 1793, lors de la Terreur, Adélaïde est forcée de détruire son grand tableau Réception d’un Chevalier de l’Ordre de Saint-Lazare par Monsieur auquel elle travaille depuis plusieurs années. Il s’agit du portrait du frère de Louis XVII. Sous le choc de la perte de son œuvre, Adélaïde ne participe pas au Salon de 1793 et cesse de peindre pendant un temps. Grâce à Joachim Lebreton, chef des bureaux des Musées, elle obtient une pension de 2000 livres en 1795 et un logement pour elle au Collège des Quatre Nations. Elle possède aussi un atelier à l’Institut de France. Elle expose les portraits de Joachim Breton et de François-André Vincent au Salon de 1795. Elle continue à exposer des portraits au Salon de 1798 à 1800, étant toujours bien vue des puissants par son attitude assez favorable à la Révolution.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mardi 24 février 2015

1er Carnet - du 10 au 13 mai 1918

10 mai. – Art de guerre.

Vitrine d'une boulangerie protégée contre les bombardements au 12 rue Soufflot, Paris, France, 22 mars 1918 
Vitrines du Grand Bazar protégées contre les bombardements, Paris, France, 10 mai 1918

A la suite du bombardement, les journaux ont recommandé aux Parisiens de coller des bandes de papier sur les glaces des vitrines des magasins pour éviter qu’elles ne se brisent. Ma bonne ville ne fut jamais si belle. Spontanément, un art a surgi, l’art du ruban de papier. Il semble qu’il ne restera plus un dessin géométrique à inventer, certains sont merveilleux. Parfois, le simple boutiquier montre plus de goût que le grand orfèvre. Une heure a suffi pour créer un art ! Hélas ! en une minute, on le grattera . 

11 mai. – « L’Invocation à l’amour. » Sépia par Fragonard.

L'invocation à l'amour - 1781 - Fragonard - Cleveland Art Museum

Elle est trop blonde, sans détails, mais quelle passion ! Achetée quinze mille francs à Mme Veuve Debussy, l’ancienne femme de Sigismond Bardac.

12 mai. – Avec Cadou, à Hermé.


Village aussi mortel que les tranchées. Nous relisons ce journal. Prenons quelques notes, des phrases ou anecdotes à revoir ou à compléter. Il m’encourage à le continuer.

 13 mai. – Sur Bernstein*.


« C’est le Georges Ohnet du théâtre », me dit Berenson.

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Note de l'auteure de ce blog

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Pour Berstein voir le journal du 6 mai
Georges Ohnet, également connu sous le pseudonyme de Georges Hénot, né le 3 avril 1848 à Paris et mort le 5 mai 1918 à Paris, est un écrivain de romans populaires français. Il est le petit-fils du docteur Esprit Blanche.


Fils de l'architecte Léon Ohnet, et petit-fils du docteur Blanche1, Georges Ohnet débuta dans le journalisme, notamment au Pays et au Constitutionnel. Ses premières œuvres littéraires sont des pièces de théâtre : Regina Carpi (avec Louis Denayrouze, 1875), puis Marthe (1877). Ces deux pièces n'eurent pas de réel succès. Il publia ensuite de nombreux romans. Il fut entre autres l'auteur de la série intitulée Les Batailles de la vie dont les titres les plus connus sont Serge Panine, Le Maître de forges, La Grande Marnière, La Comtesse Sarah. Il connut un très grand succès et les tirages de ses romans furent extrêmement importants. Plusieurs de ses romans furent adaptés au théâtre.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 8 février 2015

1er Carnet - 1er et 2 avril 1918

1er avril. – Sur un Corot. 

J.B. Corot, la toilette

On me présente à Mme Desfossé et je lui dis : « Quand Georges Bernheim vous offrait, en 1908, huit cent mille pour votre Corot La Toilette, c’était pour compte. C’est le plus beau tableau du peintre. » Elle m’assure que Georges Petit lui en a offert récemment un million. 

2 avril. – Sur un Fragonard et un ange en plomb. 

Pas facile de trouver le Fragonard dont parle Gimpel : Fragonard a fait plusieurs Gimblette, avec des chiens, une jeune fille avec un chat et un chien, je n'ai trouvé que cette toile où figure seulement un chat. Le Chat angora (vers 1783-1785) - Wallraf museum, Cologne

Nathan Wildenstein m’écrit qu’il a acheté pour cent soixante-cinq mille francs le fameux Fragonard La Jeune Fille s’amusant avec un chat, que c’est la plus belle toile du peintre que nous ayons possédée. Il ajoute qu’il a vendu à Hennessy notre ange en plomb. Il est nécessaire de parler de ce dernier objet si exceptionnel dans l’art gothique. Nous l’avions acheté vers 1910 à un petit antiquaire de Versailles. L’ange est presque grandeur nature et date du XIVe. Ses ailes déployées montent droites vers le ciel et l’aident à se poser sur terre comme un être éthéré. Il souffle dans une longue trompette. C’est avec l’Ange du Lude, de la collection Pierpont-Morgan, le plus beau morceau de sculpture en ce genre. Sa trompette manquait, nous la remplaçâmes. Nous ignorions tout de son origine quand, l’ayant montré au comte de Bryas, il fut stupéfait de le retrouver chez nous car il le connaissait, et même depuis plus de quarante ans, l’ayant vu dans le jardin d’un vieux bonhomme qui demeurait à Boulogne-sur-Seine et qui ne laissait entrer personne parce qu’il était le fils ou le petit-fils de l’architecte en chef de la cathédrale de Rouen ou de Chartres, plutôt de Chartres, et ne voulait pas qu’on puisse voir cette pièce dérobée par son aïeul à la faveur d’un incendie. Nous n’avons jamais pu aller plus avant dans ce mystère, mais cet ange pouvait bien provenir de l’incendie du toit de Chartres*.

La cathédrale de Chartres en 1696


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Note de l'auteure du blog
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Autrefois la cathédrale de Chartres était recouverte d'une magnifique charpente appelée la Forêt, qu'un incendie dévora en 1836, et qu'on a remplacée par une charpente de fer.



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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 25 janvier 2015

1er Carnet - 6 mars 1918

6 mars. – Joseph Bardac et Arthur Veil-Picard, 
amateurs au 57. 

Joseph (1) est le frère de Sigismond (2). Il vient voir les Hubert Robert. C’est le type du banquier robuste et victorieux. Les chiffres lui servent de levier de gouvernail et de poudre à canon. Dans son esprit, ils n’existent que pour construire ou pour détruire. Ses paroles et ses gestes ont l’autorité d’une addition. Il termine toutes ses phrases par : « Eh bien ! quoi ? » Il n’y a plus rien à ajouter, il vous présente toujours un total. Il achète par goût, et profite en même temps de ses réelles connaissances en art pour bien placer son argent.

Le billet doux de Fragonard (source La belle saison)

Je lui ai vendu pour près de sept cent mille francs Le Billet doux de Fragonard.


Jean-Antoine Houdon (1741–1828) Comtesse du Cayla, 1777 - Frick collection New York

Je lui ai acheté, il y a trois ans, le fameux buste de Houdon : Mme Du Cayla en bacchante, que j’ai vendu exactement deux cent mille dollars à Henry C. Frick, de New York.

Louise Brongniard du Louvre
Source musée du Louvre

L’année dernière, je lui ai acheté deux petites terres cuites de Houdon représentant les enfants Brongniard (***). Je les ai vendues pour trente-deux mille dollars à Joseph Widener, de Phi-ladelphie, qui en possédait les marbres un peu mous, et qui provenaient aussi de Bardac par l’intermédiaire de Jacques Seligmann. Notre banquier les avait acquis du baron Pichon, qui les tenait lui-même de la famille Houdon.

Alexandre Brongniard du Louvre

A un moment, ces terres cuites avaient passé pour des plâtres ; il en existe deux plus belles au Louvre. Tandis que Bardac, qui possède les plus beaux Hubert Robert de Paris, admire les miens, on annonce Veil-Picard(****) que je fais monter, et Bardac me dit : « Je vais lui raconter que je viens d’acheter vos Robert. » Veil-Picard entre. A pas lents, il traverse la longue galerie. Le chapeau enfoncé sur l’oreille, les yeux percés dans des amandes, le nez dans les moustaches, les moustaches dans la bouche, la bouche dans le menton, la tête dans les épaules, tout son corps dans ses jambes, voici le premier amateur de Paris. Il n’a jamais vendu que quelques pièces insignifiantes de sa collection, en dehors de deux tapisseries de Boucher qui ne lui plaisent plus, et d’un cassone aujourd’hui chez Widener.


Cassone florentin, 1ère moitié du 17ème, fait pour la famille Strozzi, National Gallery of Art, Washington, Widener Collection

Ce paysan des environs de Pontarlier, qui a gardé de son village, avec l’allure, le plus affreux accent, a formé, seul et sans conseil, sa magnifique collection. Bardac lui dit : « Vous arrivez trop tard, je viens « de vous ravir les Robert. » J’ai regardé Veil-Picard avec attention. Il a reçu un coup car je lis distinctement cette pensée en lui : « Je ne voulais pas acheter ces Robert, mais j’aurais dû le faire puisque cet animal de Bardac les a pris. » Il lui répond sur un ton très simple : « Vous avez eu raison, ils sont beaux. » – « Eh bien ! répond « le banquier, vous pouvez les avoir, en ce moment je n’ai pas d’argent pour de telles « folies. » Alors Veil-Picard, intimement, se dit : « Ah ! Bardac ne les a pas achetés, « alors pourquoi les voudrais-je ? » On parle des anciens prix et Veil-Picard nous apprend qu’on lui avait offert pour cinq mille francs le portrait de M. de Jars par La Tour qui a fait dans les cinq cent mille francs à la vente Doucet.


Maurice Quentin de La Tour, portrait-d'Étienne Perinet, chevalier de Jars 
Il en existe deux autres versions ((voir même site)
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Notes de l'auteure du blog

(*)La nouvelle édition parle de Joseph Bardac dès le 12 février :
12 février. - Chez Sigismond Bardac, amateur et banquier. 
Son petit hôtel, 55 avenue Hoche, est construit comme la maison anglaise avec deux fenêtres sur la rue et quelques marches extérieures et sans concierge. Le valet de chambre ouvre la porte d'entrée en face de laquelle un escalier se dresse. Au rez-de-chaussée, un salon et une salle à manger, au premier, deux salons. C'est dans ces quatre pièces très simples et sans décoration que le banquier expose sa collection, aujourd'hui fort diminuée. Il y a quelques années, il m'a vendu l'ensemble de sa Renaissance et j'en avais publié un beau catalogue. Il a liquidé cette année son plus joli dix-huitième, trois marchands l'ont acquis : Giraud, Lion et Samary. J'ai écrit : «Il est banquier.» Mais c'est plutôt là un titre de famille. Ce sont ses frères, Noël et Joseph, qui ont toujours dirigé la banque. Il gagne d'ailleurs plus d'argent avec ses objets d'art.
«Bonjour Monsieur Bardac. - Bonjour cher ami, regardez mes chenets.
— Vos chenets sont dédorés, je n'en veux pas ; j'en cherche de plus beaux.»
Le brocanteur proteste et feint d'être indigné. Je souris et lui dis : «Le jour où vous quitterez la banque, venez vendre avec moi.» À peine ai-je terminé cette phrase qu'une crise d'asthme l'étouffé. Ses yeux noirs et perçants vont jaillir hors de leur orbite ; les plis amers de son visage, maigre et creusé, s'allongent et saillent comme des tendons. A cet instant je vois combien cet homme a souffert ! Sa femme, nièce du philanthrope Osiris et depuis remariée au musicien Claude Debussy, avait été une Maman Colibri ; et lui, depuis, pour éviter la sotte allure de mari trompé, s'est composé un masque sceptique. Il me dit : «Achetez mes vases montés.
— Le Chine en est trop tard. Je préfère votre sépia de Fragonard, L'Allée ombreuse, c'est un chef-d'oeuvre.
— Je le sais. C'est pourquoi j'ai refusé de m'en séparer, lorsque l'année dernière j'ai vendu mes dessins de Fragonard à votre concurrent Jacques Seligmann, qui en a disposé au profit de Mortimer Schiff de New York, qui l'accuse d'avoir gardé L'Allée ombreuse, et même qui au début s'est fâché tout rouge.»
Source Amazon

(**) Debussy épousa Emma Bardac, naguère égérie de Gabriel Fauré, puis première femme du banquier Sigismond Bardac. Ils ont une fille en 1905, Claude-Emma, bientôt rebaptisée Chouchou, pour qui son père écrira les ravissants Children's Corner en 1908. Source Fichtre

(***) D'après le musée du Louvre :
Les bustes des enfants Brongniart établirent la merveilleuse capacité du sculpteur à transcrire la fraîcheur et l'innocence de l'enfance sans sentimentalisme, et à leur donner une véritable personnalité. Ils sont conçus en contraste. Ils détournent la tête en sens opposé. Alexandre est habillé, Louise est nue. La vivacité du garçon se manifeste dans la chevelure aux mèches désordonnées, la veste ouverte sur la poitrine, le regard espiègle et le modelé plus nerveux du visage. Louise semble plus posée : elle a encore les rondeurs de la petite enfance, ses cheveux sont soigneusement relevés en chignon, retenus par un bandeau surmonté d'un noeud. Le sculpteur a distingué le traitement du regard pour exprimer la différence de couleur. L'iris d'Alexandre, rendu par deux rangées concentriques d'incisions rayonnantes donne l'impression d'un regard clair. L'iris de Louise au contraire est profondément creusé : l'ombre qui en résulte lui imprime un regard sombre et réfléchi. Le sculpteur laisse au bord de la pupille un petit élément en relief pour capter la lumière, ce qui accroît la vie du regard. Houdon n'a pas été surpassé, sauf peut-être par lui-même, dans les portraits de ses propres enfants Sabine (Louvre), Anne-Ange (Louvre) et Claudine (Worcester, Art Museum). Ces deux portraits en terre cuite furent présentés au Salon de 1777. Ils jouirent d'une grande popularité, connurent de multiples versions en marbre et bronze et furent reproduits en biscuit de Sèvres et en terre cuite. Ils demeurèrent dans la famille Brongniart jusqu'à leur acquisition par le Louvre, en 1898 pour Louise, en 1900 pour Alexandre.

(****)
La famille Veil-Picard est une famille juive, originaire du Haut-Rhin. L'aïeul, Aaron Veil né le 5 mai 1794 à Oberhagental s'est installé à Besançon où il exerce le métier de banquier. Il y décède le 20 octobre 1868. La famille Veil-Picard compte plusieurs mécènes et philanthropes, dont le plus célèbre est Adolphe Veil-Picard (1824-1877), fils d'Aaron, membre du Consistoire de Lyon et bienfaiteur de la Ville de Besançon. En 1924, est érigé à Besançon un monument à sa mémoire dû au sculpteur Boucher (promenade Granvelle). La grille du portail de la synagogue, porte une plaque avec l'inscription « grille donnée par M. A. VEIL-PICARD à la mémoire de son père 1869 ». En 1888, les banquiers Arthur-Georges et Edmond-Charles Veil-Picard achètent à Louis Alfred Pernod la distillerie du même nom. Ils conservent à la société son nom originel de « Pernod fils ».
Source Wikipedia

Grand amateur d’art, le banquier Arthur Georges Veil-Picard collectionnait, au tournant des XIXe et XXe siècles, les tableaux, miniatures et dessins. Certaines oeuvres ont été vendues avant la Seconde Guerre mondiale. D'autres, saisies par les nazis, furent en partie récupérées par les héritiers. Ces derniers mettent en vente chez Christie's six dessins, trois tableaux et quatre miniatures. Comme ces trois chefs-d'oeuvre d'Ingres, dont le Portrait de l'architecte Alexandre Bénard (estimé entre 400 000€ et 600 000€), une des rares figures posées dans des ruines, celles du forum romain, en 1818. Tous les amateurs de belles feuilles ont possédé un jour une page de Jacques-André Portail, nommé en 1740 garde des tableaux du roi. Ici, ce sont Deux Jeunes Pages (entre 150 000€ et 180 000€) qui s'inscrivent dans la tradition des études d'homme noirs, souvent préparatoires au personnage de Balthazar dans les Adorations des Mages. Jean Antoine Watteau signe deux ravissantes têtes de femmes (entre 100 000€ et 150 000€). Côté tableaux, la vedette est Le Bénédicité de Chardin, la seule esquisse connue du chef-d'oeuvre éponyme conservé au musée du Louvre (entre 600 000€ et 800 000€).
Source Connaissance des arts
Voir aussi Patrimoine de France
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

vendredi 23 janvier 2015

1er Carnet - 2/5 mars 1918

Suite du 2 mars -Vente Ledoux

Hubert Robert : Le Jet d’eau du bosquet des Muses à Marly

Vente Ledoux. 
Elle a lieu demain. J’y note six beaux tableaux. Deux Hubert Robert qui firent treize mille francs en 1885. Le plus beau est Le Jet d’eau. L’autre est un peu déparé par une statue trop allongée. Un Drouais, le seul portrait connu de Buffon. Ce peintre n’a jamais fait de plus belles étoffes, mais la tête est sans relief, elle ne tourne pas, point de crâne, c’est une image.

Un portrait avéré de Madame de Flavacourt par Nattier, sans doute pas celui dont parler Gimpel (elle n'a pas l'air malde de langueur mais est plutôt triomphante ! Source Wahooart

Un Nattier, soi-disant Mme de Flavacourt (*). Signé 1739. Figure bête, maladie de langueur. Un Guardi perlé. Un Boilly. Bien petit maître, mais très bon tableau.

Une gravure d'après Le Petit Prédicateur de Fragonard - Source ici

A signaler aussi une sépia par Fragonard, Le Petit Prédicateur. Elle est belle, quoique un peu passée. Dans le temps, j’ai vendu à Veil-Picard le tableau du Petit Prédicateur

5 mars. – Vente Ledoux, de Fels, Citroën. 

Les deux Hubert Robert nous ont été adjugés à cent cinquante-huit mille quatre cents francs. Nous les aurions poussés à plus de deux cent mille francs. Nous n’estimions le Drouais que soixante-dix mille, il est monté à cent vingt-six mille cinq cents. Féral qui dirigeait la vente a demandé soixante-dix mille francs du Nattier et il fut poussé jusqu’à deux cent vingt mille. On a crié du fond de la salle : « Bravo l’expert ! » Moi-même, j’ai ri, mais Féral avait raison. C’est le comte de Fels qui l’a acheté, ainsi que le Boilly à quarante-quatre mille francs. Ce sont là ses premiers achats.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963