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vendredi 10 juillet 2015

4ème Carnet - 3 au 5 décembre 1918

3 décembre. – Sur Groult.*

Camille Groult en 1902

Une marchande qui l’a connu me raconte que lorsque Groult n’aimait pas un objet, fût-il le plus beau au monde, il disait : « C’est bon à envoyer à la cible. » Mme Arthur Meyer m’affirmait tout à l’heure que deux jours avant sa mort et sentant sa fin prochaine, Groult a voulu brûler sa collection. Quoique cela paraisse invraisemblable, on peut le croire quand on a connu cet irascible fantasque qui aimait sa collection comme une maîtresse.

4 décembre. – Le pastel de La Tour.**


Source Rivage de Bohème 

Celui qui représente le président de Rieux est arrivé au 57. C’est le plus grand La Tour connu. Le magistrat, grandeur nature, est vêtu de rouge et de noir. Il est installé dans son grand fauteuil. C’était le fils aîné de Samuel Bernard. Le cadre fut probablement dessiné par Caffieri.

5 décembre. – A l’usine Citroën.


Guerre 1914-1918. Cantine des usines Citroën, 143, quai de Javel. Paris. 1917. 

Déjeuné à la cantine avec des centaines d’ouvriers. On donne, pour un franc cinquante : une sardine, une tranche de bœuf sauce tomate, purée de pommes, fromage, café, un quart de vin et un quart de Saint-Galmier. Les servantes ont de jolis petits bonnets, leurs doigts sont manucurés. Citroën me montre la pouponnière où Métivet a peint dans la salle d’études un alphabet amusant mais qui manque de couleur.

Pouponnière Citroën ***

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Notes de l'auteure

* Camille Groult (30 juin 1837, Paris - 13 janvier 1908, Paris), est un industriel et collectionneur d'art français.
Héritier d'une riche famille de minotiers (pâtes alimentaires Groult à Vitry-sur-Seine, rue d'Oncy, maintenant rue Camille-Groult, qui fusionnèrent en 1967 avec la marque de semoule Tipiak, usines à Nantes et Pont-l'Évêque), il commença, vers 1860, à collectionner des tableaux, dessins et pastels du xviiie siècle français, mais délaissa ce thème autour de 1890, pour acquérir des tableaux du xviiie siècle anglais. "Ami du Louvre", plus tard donateur d'une riche collection, il fut sans doute le plus grand amateur de peinture britannique en France à la fin du xixe siècle. Grâce à ce don, le Louvre conserve à présent un ensemble d’œuvres de Raeburn sans exemple hors du monde anglo-saxon. Marié à Alice Thomas, fille du préfet Théodore Thomas (1803-1868) et de Rose Françoise Anaïs Tassin de Moncourt, il est le grand-père de Pierre Bordeaux-Groult.
Source Wikipedia

Camille Groult était aussi le premier collectionneur d’art anglais en France. Sa préférence allait au peintre Turner (1775-1851). Il aimait la couleur et collectionnait les papillons qu’il épinglait près des tableaux de Turner pour que les couleurs rivalisent. Encouragé par Proust, il a voulu donner un musée d’art anglais à l’État français, mais le projet échoua.
Source Vitry sur seine
Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963
Réédition chez Hermann de 2011

** Gabriel Bernard de Rieux (1741). Pastel et gouache sur papier gris-bleu monté sur toile, 200,7 × 149,9 cm, J. Paul Getty Museum, Los Angeles. Gabriel Bernard de Rieux (1687-1745), dit le président de Rieux, appartient à la noblesse de robe. Il fut successivement substitut du procureur général du Parlement de Paris, conseiller au Parlement de Paris, président de la Deuxième Chambre des enquêtes au Parlement de Paris, président de la Chambre des comptes. Il prit en 1717 le nom de la terre de Rieux en Normandie, dont il était propriétaire.
Source Rivage de Bohème 

*** USINE CITROEN : LA POUPONNIERE.
Descriptif du film Gaumont d'où est extraite cette photo : Deux images parallèles, une femme allaite un enfant, une femme travaille, elle enroule du fil sur une bobine. Dans la pouponnière, des balances, les nourrices. Une nurse, grand voile sur la tête donne son bain à un bébé dans une baignoire pour bébé. Un bébé (chaussons) assis sur le pot, un bidet de toilettes. Les femmes amènent leur bébé. Les bébés sont changés après le bain et sont posés dans des lits numérotés. Les femmes fabriquent des ogives. Le portrait d'une nurse avec différents bébés à tour de rôle dans les bras. Les bébés allongés.
Source Archives Gaumont

vendredi 12 juin 2015

3ème Carnet - 23-25 octobre 1918

23 octobre. – Sur Toulouse-Lautrec.


« Il fut très mal vu de sa famille, me dit Georges Bernheim, jusqu’au jour où il devint célèbre. Alors, Séré de Rivières, son parent, un très auguste président au tribunal de la Seine, lui demanda de peindre sa fille ; Toulouse-Lautrec, ironiste, lui donna deux nus, des femmes de b… l, et les lui fit mettre de chaque côté du portrait. 
J’ai acheté une des toiles. » « Le portrait ? » dis-je. « Ah ! mais non, clame Bernheim, j’ai acheté une des femmes de b… l. »

25 octobre. – Collection Arthur Veil-Picard.

Arthur Veil-Picard (le plus grand des deux, forcément !!) avec son entraîneur Georges Batchelor

Son hôtel qu’il a payé un million huit cent mille francs est un bâtiment rectangulaire, 63, rue de Courcelles, entre cour et jardin. Le terrain s’étend jusqu’au faubourg Saint-Honoré. A gauche, le pavillon de la concierge dont la petite porte est toujours ouverte, à droite, les écuries. Au fond, quelques marches, un perron et l’hôtel, mais depuis quatre ans c’est un hôpital bénévole. Il me faut chercher l’entrée de service que je trouve à droite ; je descends quelques marches dans l’obscurité et je débouche dans la cuisine. Une bonne me montre l’escalier des domestiques et je monte deux étages. C’est le chemin que, depuis la guerre, Veil-Picard est obligé de suivre chaque jour pour gagner ses appartements qui regardent sur les jardins. A côté de sa chambre, il a installé une pièce qui lui sert d’antichambre, de bureau, de salon et de cabinet d’amateur.

Portrait de Marie Solare de La Boissière, comtesse de Sesmaisons par Maurice Quentin de La Tour

— René Gimpel, me dit-il, je n’ai plus de collection, elle est à Pontarlier. Regardez le La Tour que je viens d’acheter au comte de Clermont-Tonnerre. Voyez si c’est beau. C’est le portrait de Marie Solare de La Boissière, comtesse de Sesmaisons.
— Elle a un masque à la Voltaire, elle lui ressemble, c’est beau comme un Houdon.

Marie-Gabrielle-Louise de La Fontaine Solare de La Boissière, marquise de Sesmaisons Gilles-Edmé Petit (graveur) ; d'après Maurice-Quentin de La Tour (peintre) *

— Regardez le bleu velouté de sa robe, le manchon dans lequel ses mains se réfugient et cette fourrure de tigre ! Petit l’a gravé et Clermont-Tonnerre en a le dessin.
— Vous devriez le lui demander.
— Il me le donnera car nous sommes des copains.
Il poursuit :

Le portrait de Gabriel Bernard des Rieux  par La Tour est aujourd'hui au musée Paul Getty

— Je ne voulais pas de votre pastel, Le Président de Rieux, il est trop grand pour moi ; j’ai payé celui-ci cent cinquante mille francs et j’ai donné cinquante mille francs pour ses deux Pigalle qui sont sur la commode : l’Enfant à l’oiseau et l’Enfant au nid. Tous deux signés : Pigalle, sculpteur du Roy, 1768.


Ces marbres sont de qualité médiocre. Je vois à côté du tableau de Clermont-Tonnerre deux beaux La Tour de même dimension, Le Graveur Schmidt ...

Maurice Quentin de la Tour - Portrait de femme, en costume de bal, tenant un masque (Collection de M. Arthur Veil-Picard)

et le portrait d’une femme tenant un masque de sa main gauche, exposé aux Cent Pastels, et de l’ancienne vente Laperlier. Le Graveur Schmidt avait passé aux ventes San Donato et Laperlier et dans cette dernière il avait dû être adjugé dans les quatre mille francs.
Du second, Veil-Picard me dit qu’il l’a acheté sept mille francs, il n’y a pas dix ans. Je lui en offre soixante-dix mille. Il me raconte : « Après la vente Laperlier, ce pastel, Le Graveur Schmidt, est parti en Allemagne et un beau jour on me l’apporte pour trente-cinq mille francs, je le voulais. J’en offre trente mille, mais votre père l’achetait entre temps, le vendait le jour même quarante-cinq mille à son client Ernest Crosnier et, à sa vente, je l’achetai quatre-vingt-dix mille francs.

John Russell - Portrait de Mrs. Currie (Collection de M. Arthur Veil-Picard)

Regardez aussi ce pastel par Russell qui fut également exposé aux Cent Pastels en 1907, il a son histoire. C’est un portrait assez fade de jeune femme. A la vente Leroi-Gauchez je pousse jusqu’à soixante mille francs, puis je me lève en disant à mon voisin, un marchand, de mettre encore mille francs. Quelques minutes après, j’avais gagné le fond de la salle, où l’on m’apprend que le pastel a été adjugé quatre-vingt mille francs. Je demande quel est l’imbécile qui l’a acheté et on me répond que c’est moi ! L’animal de marchand avait mal compris mon ordre.

Maurice Quentin de la Tour - Portrait de Watelet, de l'Académie française, 62x52 cent. (Collection de M. Arthur Veil-Picard)

Par contre, je n’ai payé que quarante mille francs cet autre La Tour, portrait de Watelet, à Arnault, de l’Ariège. Regardez encore ce Lami intitulé Le Dernier Galant. Il provient de chez Scott, l’héritier de Wallace. Jacques Seligmann l’a vendu quatre mille francs. »

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Note de l'auteure du blog

* Cette estampe fait partie de la série de grands albums reliés contenant des portraits gravés et provenant du cabinet de gravures constitué par Louis-Philippe, duc d'Orléans puis roi des Français. La constitution des albums s'est étendue pendant plus de vingt-cinq ans et était conservée au Palais-Royal. Sur les 114 volumes dont on garde la trace, 75 sont aujourd'hui conservés à Versailles dont 65 seulement contiennent des gravures - près de 16 500. Les albums furent ensuite conservés au manoir d'Anjou, près de Bruxelles, dans la collection d'Henri d'Orléans comte de Paris, puis, lorsqu'en 1948 le prince et sa famille quittèrent la Belgique pour se fixer au Portugal, les volumes furent mis en vente publique à Bruxelles. A la demande de Charles Mauricheau-Beaupré, le comte de Paris accepta de retirer les volumes et les vendit au château de Versailles pour 1 200 000 Francs. Cf. Delalex Hélène, " La collection de portraits gravés de Louis-Philippe au château de Versailles ", Revue des Musées de France - Revue du Louvre, 2009.
Source Archives de Versailles

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 29 janvier 2015

1er Carnet - 20 mars 1918 (1)

20 mars. – Chez Mary Cassatt. 

Pauvres chevaux qui me conduisez de Cannes jusqu’à Grasse, vous aussi souffrez de la guerre, votre ventre ne connaît plus l’avoine. Ah ! les pénibles montées. L’heure s’avance et vous piétinez. Le cocher ne vous pousse pas, il sait que ce serait en vain. Vous allez faire attendre là-haut ma vieille amie !
Nous arrivons auprès de la villa Angeletto, à la sortie de la ville, sur la route des gorges du Loup. Avec ma femme et mes deux fils, nous descendons et suivons une étroite allée dont la pente est rapide, et qui nous conduit dans le jardin de la petite maison où demeure la célèbre artiste américaine qui, avec Whistler, fut la seule représentante de son pays dans cette pléiade de peintres qui créèrent l’impressionnisme.

Mary Cassatt en 1914 - Photographe inconnu

Hélas ! la grande amoureuse de la lumière est aujourd’hui presque aveugle. Elle qui a tant aimé le soleil et qui en a extrait tant de beauté, est à peine touchée par ses rayons. Ils réchauffent au moins son corps long et maigre de vieille femme, au type si anglo-saxon. Elle a adoré les fleurs et son jardin est désolé. Elle vit dans cette adorable villa posée sur la montagne comme un nid dans des branches. La vue s’étend très loin sur un paysage ondulé et parfumé, et le voile devant elle s’épaissit chaque jour.


Enfant au bain de Mary Cassatt 1891-1892

Elle prend entre ses mains les têtes de mes enfants, et, sa figure contre la leur, elle les regarde avec intérêt et me dit : « Comme j’aurais aimé les peindre ! » Mon cœur de père est flatté, car Mary Cassatt fut toujours assez indépendante pour refuser de faire le portrait de tout enfant qui n’était pas joli. L’hygiène de l’enfance et Mary Cassatt sont nées le même jour. Son enfant sort toujours du bain et est élevé à l’anglaise, au plein air. Degas a dit d’elle : « Elle peint le petit Jésus avec sa nurse anglaise. » Il lui manque peut-être la science de ses amis les Manet, Monet, Degas et Renoir, ce qu’elle-même avoue, mais elle possède à un très haut degré le sentiment.

Bombardement Paris mars 1918

Elle m’apprend qu’une bombe est tombée sur le 15 de la rue Laffitte, juste en face du magasin de Durand-Ruel où se trouvait toute la collection Degas qui doit passer en vente publique, mardi prochain. Elle se désole à l’idée que ces belles œuvres auraient pu être détruites. « Cette catastrophe, me dit-elle, aurait jeté dans la misère la nièce de Degas qui, par ses soins merveilleux, a au moins prolongé de trois ans la vie du grand artiste. »

Durand-Ruel par Renoir

Je lui raconte que Durand-Ruel, avec son amabilité habituelle, a passé une heure le mois dernier à me montrer les Degas empilés dans son magasin. Ce qui est presque invraisemblable, c’est ce nombre énorme de fortes ébauches, esquisses peu avancées mais bien intéressantes, auxquelles on ne peut donner aucune attribution. Sont-elles de Degas ou de quelques-uns de ses amis géniaux ? Impossible de le discerner. Durand-Ruel, qui connaît ses maîtres mieux que quiconque, s’est entouré des avis de tous ceux qui ont quelque compétence dans cette école, afin de jeter plus de lumière sur l’authenticité de ces toiles quand il en est temps encore.

Les peintures de Degas m’apportent une désillusion ; une légende s’est accréditée depuis tant d’années qu’il gardait ses plus beaux tableaux, qu’il ne les montrait à personne, que sa vente nous révélerait des aspects insoupçonnés de son génie. C’était exagéré. Il y a quelques jolis pastels, quelques très belles peintures ; mais combien de simples études qui ne nous enseignent rien, des notes pour le seul bénéfice de l’artiste ; tant de pastels pas assez poussés ou effacés : manque de soin, négligence condamnable ; certains pastels sont revêtus de trente années de poussière. Si bien que Durand-Ruel, afin d’éviter, si c’est possible, que des faussaires ne terminent ces pastels et même les peintures, a fait prendre des photographies très soignées de tous les Degas qui passeront à la vente, et il les donnera à toutes les institutions artistiques et bibliothèques de France et de l’étranger.

Degas, la fête de la patronne 

Mary Cassatt me demande si j’ai vu les eaux-fortes. Je lui dis que oui, mais je lui apprends que la famille a détruit les œuvres érotiques, ayant peur de voir, un jour, publier un « Degas érotique ». Durand-Ruel m’a montré La Fête de la patronne*, eau-forte qu’il a sauvée. Très nature comme ces dames !
De la collection de tableaux anciens de Degas, Mary Cassatt préfère Monsieur de Pastoret par Ingres. Elle a conseillé au Metropolitan Muséum de New York de l’acheter.


Aujourd’hui, Mary Cassatt parle beaucoup de son ami le collectionneur et milliardaire James Stillman**, mort à New York il y a trois jours. Elle dit : « Ses premiers achats furent deux belles tapisseries de Boucher, puis je lui fis acheter un Titien chez Trotti et deux Moroni qui venaient de l’archevêque de Trente. Il ne les a payés que cent soixante mille dollars (1).


Il existe de nombreux portraits de Titus par son père, Rembrandt. J'ai choisi, cela m'a paru le plus logique, celui du Metropolitan Museum de New York

Puis ce fut votre Rembrandt Titus du duc de Rutland (2), et vos deux Fragonard : Le Jardinier et la Vendangeuse, et le Vigée-Lebrun. C’était à peu près toute sa collection d’ancien avec un autre Rembrandt (3).

La vendangeuse de Fragonard

Il avait la manie de vouloir acheter mes toiles. Il en a environ vingt-quatre et j’espère qu’il ne les aura pas données à des musées ; mes tableaux sont pour le home, ils sont plaisants et agréables et ils n’apprennent rien au public ni aux artistes. »

Il se fait tard, le jour baisse, nous quittons Miss Cassatt qu’on ne peut malheureusement pas amener à parler de l’époque si intéressante de sa vie où elle fut la compagne des Monet, Manet, Degas et Renoir qu’elle vénère. Mais elle n’aime pas Gauguin, qui ne s’est jamais cru, dit-elle, un peintre. Elle appelle Whistler : un sauteur de talent, et Sargent : un farceur.

Portrait de la mère de Whistler : un sauteur ??


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Notes de l'éditeur du Journal d'un collectionneur
(1) A sa vente, ils ne se vendront environ que 40.000 dollars les deux. 
(2)  Depuis dans la collection Barton Jacobs, de Baltimore, mais presque détruit par un nettoyage de Duveen. 
(3)  Aujourd’hui chez Ringling, un ancien clown. (Note de 1929.)
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Note de l'auteure du blog
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Comme en témoigne le cadre luxueux formé par les tapis et les miroirs, Degas a dépeint les intérieurs des établissements les plus raffinés, qu’il avait l’habitude de fréquenter. Ce monotype représente un moment de réjouissance entre les pensionnaires d’une maison close en l’honneur de la maîtresse des lieux. Ces images ont été très peu vues du vivant de l’artiste, ce dernier n’ayant pas souhaité les exposer publiquement tant elles allaient à l’encontre des bonnes mœurs. Ambroise Vollard les a pourtant popularisées en les incluant dans l’édition illustrée de La Maison Tellier de Guy de Maupassant parue en 1934
Source Divartsite

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James Jewett Stillman (né le 9 juin 1850 et mort le 15 mars 1918) fut un important homme d'affaires Américain qui investit dans des propriétés foncières, des banques, et des compagnies de chemin de fer à New York, au Texas et au Mexique. Il bâtit l'une des plus grosses fortunes des États-Unis au début du xxe siècle.
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mardi 27 janvier 2015

1er Carnet - 7 au 19 mars 1918

7 mars. – Retour des choses d’ici-bas. Au 57. 


Nathan Wildenstein a reçu ce matin, dans son courrier, la lettre suivante : « Monsieur, je suis la veuve d’Edouard Drumont, le farouche antisémite *. J’espère que vous n’en serez pas moins impartial. J’ai des tableaux à vendre, veuillez, je vous prie, venir les voir… » 

  8 mars. – Sur le duc de Clermont-Tonnerre. Au 57. 

Mlle de La Fontaine Solare de La Boissière (Arthur Veil-Picard) par Quentin La Tour

« Mademoiselle X, offrez au duc cent cinquante mille francs pour son La Tour : Melle de La Fontaine Solare. » Elle me répond : « Il faudra me donner une bonne commission car le duc est rasant. Hier, il m’a déclamé pendant deux heures, debout devant son piano, les discours qu’il a prononcés dernièrement devant les grévistes anglais, et il me disait : « Admirez mon style et mon énergie. » J’avais bien envie de lui répondre : « Je comprends que les grévistes aient cessé leur grève « pour ne plus avoir à vous entendre. » Mais je l’ai fermée, il me faut décrocher le pastel. » 

  9 mars. – Alerte. 

Sacha Guitry dans le reprise de Monsieur Debureau en 1951.
Source La rose couverte

Hier au soir, les Gothas ont bombardé Paris. La semaine dernière il y eut aussi alerte. Sacha Guitry jouait au Vaudeville sa comédie Monsieur Deburau**. C’était à la fin d’un acte, et quand un acteur annonça l’alerte, du poulailler, un poilu cria : « Je reviens du front, je connais ça, les Gothas, j’ai payé ma place, je veux voir la pièce. » 



L’acteur dit alors : « Que les spectateurs qui veulent se retirer s’en aillent, et après quoi la représentation continuera. » Très peu de personnes sortirent. Quand le rideau fut tombé sur le dernier acte, le public, peut-être avec affectation, s’attarda à applaudir. Alors Guitry s’avança, applaudit le public du bout des doigts, disant : « Très bien ; ah ! oui. vraiment, c’est très bien ! » 

 10 mars. – Meubles de poupées. 

La maison de poupée de Petronella Oortman par Jacob Appel, datant de 1686-1705. 

Hier, vente de meubles de poupées de Mme X… Mme X est Mme Paulme, la femme de l’expert qui a placé sa fortune en objets d’art. Il a beaucoup de goût. Couple étrange. Paulme est le petit monsieur distingué de province, qui s’efface, et elle est un gamin de Paris élevé mi dans l’atelier, mi dans le ruisseau. Ils furent extrêmement heureux, mais récemment leur fillette, une enfant unique, est morte. C’était pour elle qu’ils avaient composé cette jolie collection et ils se séparent de ces jouets, douloureux pour eux aujourd’hui ! Le plus joli numéro est un petit siège Louis XVI par Jacob, le modèle du mobilier de Sigismond Bardac. 

12 mars. – Un faux tableau. 

L’Enfant bleu de Thomas Gainsborough- Bibliothèque Huntington, San Marino (États-Unis)

Un faux Gainsborough, un Blue Boy, vient d’être adjugé à New York, à la vente Hearn, pour plus de trente-deux mille dollars. Il est plus difficile de vendre un vrai tableau.

18 mars. – Trucs et truqueurs. 


Trucs & Truqueurs. Alterations, Fraudes Et Contrefacons Devoilees de Paul Eudel
Source Delcampe

Une dame Gillet, de Lyon, me dit : 
— Il paraît que vous vous occupez d’art. C’est passionnant. Mais quel métier difficile, on fait tant de faux ! 
— Oh ! oui, beaucoup. 
— Avez-vous lu un livre très amusant : Trucs et truqueurs ? 
— Non, madame. 
— Ah ! vous devriez, ça vous intéresserait, vous qui êtes dans la partie. 

19 mars. – Impressions de l’avant. 


Le président Georges Clemenceau mangeant avec des soldats français dans les tranchées près de Maurepas (Somme) en 1917 © Rue des Archives/Tallandier 

Cadou m’écrit : « L’autre jour, j’étais dans la rue, le matin. Les journaux arrivent. Un poilu d’une division au repos crie : « Chouette, il y a du bon. » Je croyais qu’il parlait du discours guerrier de Clemenceau. Non, il était content que les Parisiens « prennent un peu ». Un autre crie : « Ah ! ben zut alors ! » Je croyais qu’il s’agissait des Gothas sur Paris, non, c’était du discours de Clemenceau : « Ma politique intérieure, je fais la guerre ! » – Viens donc dans les tranchées, salaud ! »

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Note de l'auteure du blog
* Principal propagateur de l'antisémitisme dans la France de la IIIe République et ardent antidreyfusard, Édouard Drumont fonde, en 1892, le quotidien antisémite La Libre Parole où il se déchaîne contre les parlementaires compromis dans le scandale de Panama et où il fait campagne contre la présence d'officiers juifs dans l'armée. Quotidien qui titre, après la première condamnation de Dreyfus : « Hors de France, les Juifs ! La France aux Français ! » 
Candidat antisémite, Drumont est élu député d'Alger en mai 1898 mais il échoue à obtenir un fauteuil à l'Académie française en 1909 et meurt oublié à Paris, le 3 février 1917, ses phrases sur « les sémites décousus » dont on saisira les biens préfigurant sinistrement la politique du commissariat général aux questions juives qui sera développée par l'État français de 1940 à 1944.
Art, amours et désillusions d'un grand mime du XIXme siècle: Jean-Gaspard Debureau. Sa passion impossible pour la Dame aux camélias, ses joies et ses échecs, ses conflits avec son fils qui veut suivre ses traces... Une vie revue et magnifiée par Guitry, dans un film adapté de sa célèbre et étincelante pièce. Séduisant et impressionnant. Source ici.
Voir distribution de la pièce au théâtre du Vaudeville en 1918 ici.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 25 janvier 2015

1er Carnet - 6 mars 1918

6 mars. – Joseph Bardac et Arthur Veil-Picard, 
amateurs au 57. 

Joseph (1) est le frère de Sigismond (2). Il vient voir les Hubert Robert. C’est le type du banquier robuste et victorieux. Les chiffres lui servent de levier de gouvernail et de poudre à canon. Dans son esprit, ils n’existent que pour construire ou pour détruire. Ses paroles et ses gestes ont l’autorité d’une addition. Il termine toutes ses phrases par : « Eh bien ! quoi ? » Il n’y a plus rien à ajouter, il vous présente toujours un total. Il achète par goût, et profite en même temps de ses réelles connaissances en art pour bien placer son argent.

Le billet doux de Fragonard (source La belle saison)

Je lui ai vendu pour près de sept cent mille francs Le Billet doux de Fragonard.


Jean-Antoine Houdon (1741–1828) Comtesse du Cayla, 1777 - Frick collection New York

Je lui ai acheté, il y a trois ans, le fameux buste de Houdon : Mme Du Cayla en bacchante, que j’ai vendu exactement deux cent mille dollars à Henry C. Frick, de New York.

Louise Brongniard du Louvre
Source musée du Louvre

L’année dernière, je lui ai acheté deux petites terres cuites de Houdon représentant les enfants Brongniard (***). Je les ai vendues pour trente-deux mille dollars à Joseph Widener, de Phi-ladelphie, qui en possédait les marbres un peu mous, et qui provenaient aussi de Bardac par l’intermédiaire de Jacques Seligmann. Notre banquier les avait acquis du baron Pichon, qui les tenait lui-même de la famille Houdon.

Alexandre Brongniard du Louvre

A un moment, ces terres cuites avaient passé pour des plâtres ; il en existe deux plus belles au Louvre. Tandis que Bardac, qui possède les plus beaux Hubert Robert de Paris, admire les miens, on annonce Veil-Picard(****) que je fais monter, et Bardac me dit : « Je vais lui raconter que je viens d’acheter vos Robert. » Veil-Picard entre. A pas lents, il traverse la longue galerie. Le chapeau enfoncé sur l’oreille, les yeux percés dans des amandes, le nez dans les moustaches, les moustaches dans la bouche, la bouche dans le menton, la tête dans les épaules, tout son corps dans ses jambes, voici le premier amateur de Paris. Il n’a jamais vendu que quelques pièces insignifiantes de sa collection, en dehors de deux tapisseries de Boucher qui ne lui plaisent plus, et d’un cassone aujourd’hui chez Widener.


Cassone florentin, 1ère moitié du 17ème, fait pour la famille Strozzi, National Gallery of Art, Washington, Widener Collection

Ce paysan des environs de Pontarlier, qui a gardé de son village, avec l’allure, le plus affreux accent, a formé, seul et sans conseil, sa magnifique collection. Bardac lui dit : « Vous arrivez trop tard, je viens « de vous ravir les Robert. » J’ai regardé Veil-Picard avec attention. Il a reçu un coup car je lis distinctement cette pensée en lui : « Je ne voulais pas acheter ces Robert, mais j’aurais dû le faire puisque cet animal de Bardac les a pris. » Il lui répond sur un ton très simple : « Vous avez eu raison, ils sont beaux. » – « Eh bien ! répond « le banquier, vous pouvez les avoir, en ce moment je n’ai pas d’argent pour de telles « folies. » Alors Veil-Picard, intimement, se dit : « Ah ! Bardac ne les a pas achetés, « alors pourquoi les voudrais-je ? » On parle des anciens prix et Veil-Picard nous apprend qu’on lui avait offert pour cinq mille francs le portrait de M. de Jars par La Tour qui a fait dans les cinq cent mille francs à la vente Doucet.


Maurice Quentin de La Tour, portrait-d'Étienne Perinet, chevalier de Jars 
Il en existe deux autres versions ((voir même site)
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Notes de l'auteure du blog

(*)La nouvelle édition parle de Joseph Bardac dès le 12 février :
12 février. - Chez Sigismond Bardac, amateur et banquier. 
Son petit hôtel, 55 avenue Hoche, est construit comme la maison anglaise avec deux fenêtres sur la rue et quelques marches extérieures et sans concierge. Le valet de chambre ouvre la porte d'entrée en face de laquelle un escalier se dresse. Au rez-de-chaussée, un salon et une salle à manger, au premier, deux salons. C'est dans ces quatre pièces très simples et sans décoration que le banquier expose sa collection, aujourd'hui fort diminuée. Il y a quelques années, il m'a vendu l'ensemble de sa Renaissance et j'en avais publié un beau catalogue. Il a liquidé cette année son plus joli dix-huitième, trois marchands l'ont acquis : Giraud, Lion et Samary. J'ai écrit : «Il est banquier.» Mais c'est plutôt là un titre de famille. Ce sont ses frères, Noël et Joseph, qui ont toujours dirigé la banque. Il gagne d'ailleurs plus d'argent avec ses objets d'art.
«Bonjour Monsieur Bardac. - Bonjour cher ami, regardez mes chenets.
— Vos chenets sont dédorés, je n'en veux pas ; j'en cherche de plus beaux.»
Le brocanteur proteste et feint d'être indigné. Je souris et lui dis : «Le jour où vous quitterez la banque, venez vendre avec moi.» À peine ai-je terminé cette phrase qu'une crise d'asthme l'étouffé. Ses yeux noirs et perçants vont jaillir hors de leur orbite ; les plis amers de son visage, maigre et creusé, s'allongent et saillent comme des tendons. A cet instant je vois combien cet homme a souffert ! Sa femme, nièce du philanthrope Osiris et depuis remariée au musicien Claude Debussy, avait été une Maman Colibri ; et lui, depuis, pour éviter la sotte allure de mari trompé, s'est composé un masque sceptique. Il me dit : «Achetez mes vases montés.
— Le Chine en est trop tard. Je préfère votre sépia de Fragonard, L'Allée ombreuse, c'est un chef-d'oeuvre.
— Je le sais. C'est pourquoi j'ai refusé de m'en séparer, lorsque l'année dernière j'ai vendu mes dessins de Fragonard à votre concurrent Jacques Seligmann, qui en a disposé au profit de Mortimer Schiff de New York, qui l'accuse d'avoir gardé L'Allée ombreuse, et même qui au début s'est fâché tout rouge.»
Source Amazon

(**) Debussy épousa Emma Bardac, naguère égérie de Gabriel Fauré, puis première femme du banquier Sigismond Bardac. Ils ont une fille en 1905, Claude-Emma, bientôt rebaptisée Chouchou, pour qui son père écrira les ravissants Children's Corner en 1908. Source Fichtre

(***) D'après le musée du Louvre :
Les bustes des enfants Brongniart établirent la merveilleuse capacité du sculpteur à transcrire la fraîcheur et l'innocence de l'enfance sans sentimentalisme, et à leur donner une véritable personnalité. Ils sont conçus en contraste. Ils détournent la tête en sens opposé. Alexandre est habillé, Louise est nue. La vivacité du garçon se manifeste dans la chevelure aux mèches désordonnées, la veste ouverte sur la poitrine, le regard espiègle et le modelé plus nerveux du visage. Louise semble plus posée : elle a encore les rondeurs de la petite enfance, ses cheveux sont soigneusement relevés en chignon, retenus par un bandeau surmonté d'un noeud. Le sculpteur a distingué le traitement du regard pour exprimer la différence de couleur. L'iris d'Alexandre, rendu par deux rangées concentriques d'incisions rayonnantes donne l'impression d'un regard clair. L'iris de Louise au contraire est profondément creusé : l'ombre qui en résulte lui imprime un regard sombre et réfléchi. Le sculpteur laisse au bord de la pupille un petit élément en relief pour capter la lumière, ce qui accroît la vie du regard. Houdon n'a pas été surpassé, sauf peut-être par lui-même, dans les portraits de ses propres enfants Sabine (Louvre), Anne-Ange (Louvre) et Claudine (Worcester, Art Museum). Ces deux portraits en terre cuite furent présentés au Salon de 1777. Ils jouirent d'une grande popularité, connurent de multiples versions en marbre et bronze et furent reproduits en biscuit de Sèvres et en terre cuite. Ils demeurèrent dans la famille Brongniart jusqu'à leur acquisition par le Louvre, en 1898 pour Louise, en 1900 pour Alexandre.

(****)
La famille Veil-Picard est une famille juive, originaire du Haut-Rhin. L'aïeul, Aaron Veil né le 5 mai 1794 à Oberhagental s'est installé à Besançon où il exerce le métier de banquier. Il y décède le 20 octobre 1868. La famille Veil-Picard compte plusieurs mécènes et philanthropes, dont le plus célèbre est Adolphe Veil-Picard (1824-1877), fils d'Aaron, membre du Consistoire de Lyon et bienfaiteur de la Ville de Besançon. En 1924, est érigé à Besançon un monument à sa mémoire dû au sculpteur Boucher (promenade Granvelle). La grille du portail de la synagogue, porte une plaque avec l'inscription « grille donnée par M. A. VEIL-PICARD à la mémoire de son père 1869 ». En 1888, les banquiers Arthur-Georges et Edmond-Charles Veil-Picard achètent à Louis Alfred Pernod la distillerie du même nom. Ils conservent à la société son nom originel de « Pernod fils ».
Source Wikipedia

Grand amateur d’art, le banquier Arthur Georges Veil-Picard collectionnait, au tournant des XIXe et XXe siècles, les tableaux, miniatures et dessins. Certaines oeuvres ont été vendues avant la Seconde Guerre mondiale. D'autres, saisies par les nazis, furent en partie récupérées par les héritiers. Ces derniers mettent en vente chez Christie's six dessins, trois tableaux et quatre miniatures. Comme ces trois chefs-d'oeuvre d'Ingres, dont le Portrait de l'architecte Alexandre Bénard (estimé entre 400 000€ et 600 000€), une des rares figures posées dans des ruines, celles du forum romain, en 1818. Tous les amateurs de belles feuilles ont possédé un jour une page de Jacques-André Portail, nommé en 1740 garde des tableaux du roi. Ici, ce sont Deux Jeunes Pages (entre 150 000€ et 180 000€) qui s'inscrivent dans la tradition des études d'homme noirs, souvent préparatoires au personnage de Balthazar dans les Adorations des Mages. Jean Antoine Watteau signe deux ravissantes têtes de femmes (entre 100 000€ et 150 000€). Côté tableaux, la vedette est Le Bénédicité de Chardin, la seule esquisse connue du chef-d'oeuvre éponyme conservé au musée du Louvre (entre 600 000€ et 800 000€).
Source Connaissance des arts
Voir aussi Patrimoine de France
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963