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dimanche 9 août 2015

4ème Carnet - 30 janvier 1919

30 janvier. – Sur Monet, Renoir et Millet.
Blanche Hoschedé entre Monet et Clémenceau (dans les années 1914-1915)
Je demande à Durand-Ruel qui est cette dame à cheveux blancs chez Claude Monet. « C’est deux fois sa belle-fille. Quand Monet était tout jeune, il était reçu chez un homme très riche, M. Hoschedé (1), qui faisait venir deux cents personnes, en train spécial, dans sa propriété à la campagne. Il avait créé le restaurant : l’Abbaye de Thélème (2).


Il se ruina et sa femme se sépara de lui.

Edouard Manet : portrait d'Ernest Hoschedé et de sa fille Marthe

C’est Monet, qui alors était riche, qui installa Mme Hoschedé et sa fille à Giverny, en tout bien, tout honneur. Il était veuf, il avait un fils qui épousa la petite Hoschedé (3). Il est mort. La petite Hoschedé faisait de la peinture, et pas mal, des imitations de Monet.

Plage normande par Blanche Hoschedé

Partout où Monet peignait, elle se plaçait derrière lui, elle copiait et Monet et la nature, mais ses toiles sont plus petites que celles de son beau-père qui, jamais, ne lui a permis d’en peindre de la même grandeur. » Je demande à Durand-Ruel si elle signait ; il me répond que oui, mais qu’il faut se méfier, que ses toiles ne passent pas encore pour des Monet mais que ça viendra.
— Monet a-t-il de l’argent ? fais-je.

Cuisine des Renoir à Cagnes sur mer

— Bien moins que Renoir, répond Durand-Ruel, qui seul est vraiment riche et qui, en dehors de sa fortune, a une collection importante de ses propres œuvres. Monet fut toujours un jouisseur. On goûte chez lui la meilleure cuisine de France. Il y a vingt-cinq ans qu’il a un chef. Il mange comme quatre. Je vous jure que ce n’est pas un mot. Il prendra quatre morceaux de viande, quatre légumes, quatre verres de liqueur. Millet se moquait aussi de l’argent. Il n’aurait eu que mille francs, il en aurait donné cinq cents à un ami dans le besoin. Quand il n’avait presque rien, il devait à Fontainebleau, à son épicier, trois ou quatre mille francs, trois ou quatre mille francs de primeurs. »

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Notes de l'auteure du blog

(1) Ernest Hoschedé (18 décembre 1837 à Paris-19 mars 1891 à Paris) est un négociant en tissus, collectionneur et un ami de Claude Monet.
Ernest Hoschedé épouse le 16 avril 1863 Alice Raingo (1844-†1911), avec qui il a quatre filles et deux fils :


Marthe Hoschedé (1864-†1925), épouse en 1900 Theodore Earl Butler (1861-†1936), sans postérité
Blanche Hoschedé (1865-†1947), épouse en 1897 Jean Monet (1867-†1914), sans postérité
Suzanne Hoschedé (1868–†1899), épouse en 1892 Theodore Earl Butler (1861-†1936), deux enfants
Jacques Hoschedé (1869-†1941), épouse en 1896 une norvégienne
Germaine Hoschedé (1873-†1968), épouse en 1902 Albert Salerou, postérité
Jean-Pierre Hoschedé (1877-†1961), épouse en 1903 Geneviève Costaddau
Parmi tous ses enfants, les plus notoires sont Blanche et Suzanne, peintes par Claude Monet à plusieurs reprises. Blanche montre également un certain talent pour la peinture.
Source Wikipedia


(2)  Place Pigalle s'ouvre un restaurant au nom évocateur et bon-vivant : l'Abbaye de Thélème. La devise de l'abbaye de Rabelais était peinte au-dessus de la porte d'entrée : "fais ce que voudras".
Les serveurs étaient habillés en moines et les serveuses en moniales. Les murs étaient couverts de fresques qui se voulaient médiévales et illustraient Gargantua...
L'Abbaye ne disparaîtra qu'en 1934. Parmi ses fidèles les plus assidus on compte Emile Goudeau, Raoul Ponchon ou Etienne Carjat.

(3) Blanche Hoschedé, ou Blanche Hoschedé Monet (née à Paris, le 10 novembre 1865 - morte à Giverny le 8 décembre 1947) est un peintre et modèle français, fille de Ernest Hoschedé et d'Alice Hoschedé, née Raingo. Douée elle-même d'un certain talent pictural, elle devient l'assistante et l'élève de Claude Monet, dans un style impressionniste parfois difficile à distinguer de celui du peintre. En 1897, elle épouse Jean, l'un des deux fils de Claude Monet et de Camille Doncieux, mais le couple n'a pas de postérité.
Elle devient la belle-fille de Claude Monet, lorsque, le 16 juillet 1892, sa mère épouse celui-ci, dont elle était déjà la maîtresse depuis de nombreuses années. Blanche Hoschedé est le modèle de Claude Monet pour plusieurs toiles, car celui-ci commence très tôt à la peindre, elle et sa sœur Suzanne. Dotée elle-même d'un certain talent de peintre, elle commence à s'intéresser à la peinture dès l'âge de 11 ans, et fréquente l'atelier de son beau-père, dont elle porte souvent le chevalet. Elle en devient alors l'assistante et l'élève, Elle épouse Jean Monet, le fils du peintre Claude Monet, en 1897. Ils vivent à Rouen et Beaumont-le-Roger jusqu'en 1913. Après la mort de Jean en 1914, elle retourne habiter auprès de son beau-père, Claude Monet.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mardi 30 juin 2015

4ème Carnet - 21 et 23 novembre 1918

21 novembre. – Tableaux faux.


Nos ministres se sont cotisés et ont donné à Clemenceau un Daumier, une scène de Don Quichotte. Deux de nos meilleurs experts, Georges Bernheim et Hessel, auxquels le tableau fut présenté, m’assurent qu’il est faux (1).

Aujourd’hui, à la vente de Némès, un sujet hongrois, on a vendu trois faux Van Gogh (Francs : 7 200,4 800,18 000) et un vrai Renoir (Francs : 22 000) mais tellement retouché qu’il ne vaut guère mieux que les Van Gogh.

23 novembre. – Vente du vicomte de Curel.
Par suite de décès et de partage entre trois enfants. Les héritiers ont cru un moment qu’ils étaient ruinés, leur fortune se trouvant en Alsace-Lorraine. La collection se compose d’une soixantaine de numéros. Georges Petit me raconte que Curel, un jour, est entré chez lui et lui a dit : « Je veux acheter des tableaux, conseillez-moi. » Il lui vendit aussitôt le Corot : Le Lac de Terni pour cent vingt mille francs (n° 1).


C’est le plus gros prix qu’il ait jamais donné après le Chardin (n° 23) : La Maîtresse d’école qu’il a payé cent cinquante mille francs. Mais c’est Georges Sortais qui lui a vendu presque tous ses anciens et il a été choisi comme expert par la famille.


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Note de l'éditeur

(1) Clémenceau l'a laissé au Louvre auquel sa famille l'a offert et notre musée national a dû le refuser car il est incontestablement faux.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

samedi 9 mai 2015

3ème Carnet - 6 septembre 1918

6 septembre. – Sur Renoir.
Madame Stora en algérienne par Renoir - 1870

Il y a au moins trente ans, le peintre avait rencontré dans une ville d’eaux la belle Mme Stora dont les fils sont antiquaires et il lui avait demandé de la peindre. 

Il existe un portrait de Clémentine Stora non par Benjamin Constant (de son vrai nom Jean Joseph Constant) mais par Constant-Joseph Brochart, 1880. Pastel. Collection privée, New York. C'est sans doute ce portrait auquel Gimpel fait allusion ci-dessous. Source Wikipedia


Benjamin Constant avait aussi fait son portrait. Il y a quelques années, Helleu voit le Renoir chez les Stora qui trouvaient ce tableau horrible et il leur demanda de l’acheter. Ils le lui donnèrent pour trois cents francs tandis qu’à aucun prix ils n’auraient voulu vendre le Constant. Depuis, Monet a acheté ce portrait de Mme Stora qui est, paraît-il, un des plus beaux Renoir. 

Vollard et Renoir. 
Ambroise Vollard par Renoir

Quand Vollard préparait son livre sur Renoir, il se rendait continuellement chez le maître impressionniste avec un peintre nommé Bernard. Vollard s’asseyait à une table avec de l’encre et du papier à lettre et semblait faire sa correspondance.

Le peintre Emile Bernard - Autoportrait

Bernard avait pour mission de faire parler Renoir tandis que Vollard prenait en note tout ce qu’il disait.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mercredi 29 avril 2015

3ème Carnet - 15 août 1918

15 août. – Sur Renoir.
Femme au chapeau de paille- Renoir 1915

Quand je suis revenu à Paris, j’étais si content d’avoir fait la connaissance de Renoir et j’en étais si reconnaissant à Georges Bernheim que je lui ai donné au prix coûtant les toiles que j’avais achetées à l’artiste. Je les revois dans son magasin dépouillées de la lumière du Midi et je suis étonné de constater qu’elles sont aussi belles que sur la Riviera, et, particulièrement, le portrait de femme au chapeau de paille avec trois roses rouges au milieu et deux roses jaunes de côté. Les toiles de cette année sont peut-être plus belles que celles des trois dernières années, elles n’ont plus cette couleur brique un peu désagréable, elles redeviennent nacrées. Georges Bernheim me dit qu’il est allé voir Renoir cet été et je fais : « Comme Vollard ! En voilà un qui sait le prendre ! 

Poissons de Renoir - 1918

Un jour, il lui apporte du marché un lot de poissons qu’il jette sur une table, en lui disant : « Peignez-moi ça. » Renoir, amusé, s’exécute et Vollard emporte la toile. 

Ambroise Vollard en toréador, Renoir, 1917

Une autre fois, Vollard surgit devant le peintre, déguisé en toréador, et Renoir, enthousiasmé par la couleur, fait son portrait. « Par contre, Vollard lui tient son crachoir, lui apporte son vase de nuit et l’aide à faire… pipi ! »

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

vendredi 20 février 2015

1er Carnet - 5 et 6 mai 1918

5 mai. – Lits à trois. 


Avec son second mari Rigo Jancsi.

Cadou m’écrit : « On vient de vendre à l’hôtel Drouot, me dites-vous, un horrible lit de trois mètres de large, bariolé d’amours et ayant appartenu à la princesse de Chimay* enlevée par le tzigane Rigo. J’ai passé mes treize premières années tout près de Chimay, où la conduite de la princesse était citée par les gens du pays avec ce mélange d’air scandalisé et de contentement à cause de l’orgueil local, songez donc, une princesse ! » 

Le lit de trois mètres de large me rappelle une histoire pouffante. Ma belle-mère a habité Garches ; elle faisait travailler un ébéniste qui lui avait raconté que Zola lui avait commandé, autrefois, un lit à trois. Rien ne peut rendre l’expression de scandale étonné de ma belle-mère. « Oh ! pensez-vous ! un lit à trois, ce vieux dégoûtant ! un lit à trois ! » Ma femme et moi en étions malades. 

 6 mai. – Vente Degas. 


Celle des propres œuvres de l’artiste. Elle commence chez Georges Petit. À aucune vente l’affluence ne fut si nombreuse. 

Portrait d'Henry Bernstein par Renoir


Un mot de Renoir. 
Georges Bernheim l’a entendu de la bouche de l’artiste et me le cite. Renoir avait peint le portrait de Bernstein**, l’auteur dramatique, qui ne lui fut pas payé ; alors le peintre : « Il aurait au moins pu me régler avec un bouquet de violettes. »


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Notes de l'auteure du blog

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CLARA WARD DE RIQUET (1873-1916), princesse de Caraman-Chimay (née Clara Ward).

C’était une riche américaine qui a épousé le 19 mai 1890 (1) Marie Joseph Anatole Pierre Alphonse de Riquet (1858-1937), 19ème prince de Caraman-Chimay. Elle s’est enfuie avec un violoniste gitan (2) Rigó Jancsi, ce qui a causé son divorce. Elle et le prince ont divorcé le 18 janvier 1897. Elle s’est remariée peu de temps après avec Rigo Jancsi et divorça ensuite, car il lui a été infidèle. Elle a rencontré ensuite (3) Peppino Ricciardo dans un train et l’épousa en 1904, mais ça n’a pas duré longtemps. Ensuite elle rencontra son quatrième mari le (4) Signore Cassalota un directeur de station de chemin de fer avec qui elle resta mariée jusqu’à sa mort en 1916. L’histoire de Clara Ward, qui a souvent été appelée « princesse de Caraman-Chimay », est mal connue aujourd’hui, mais voilà plusieurs années, au début des années 1890, elle était la coqueluche des États-Unis. À la fin des années 1890 et les années Édouadiennes, elle a passé beaucoup de temps dans la société et faisait partie des potins des deux continents. Elle a été largement connue enviée et admirée, désirée, détestée et méprisée. Son père versa 2.5 millions de dot pour se marier avec le prince. (Source les chroniques de Loulou)

La princesse de Chimay avec  le prince Joseph de Caraman-Chimay (1858-1937) son premier mari.

**
Henri Bernstein ou Henry Bernstein (Henry Léon Gustave Charles Bernstein), né le 20 juin 1876 et mort le 27 novembre 1953, est un dramaturge français du théâtre de boulevard. Il devint célèbre en 1906 grâce au succès de son drame bourgeois Le Voleur. Avant la Seconde Guerre mondiale il connut un regain de célébrité grâce à un duel contre Édouard Bourdet, son rival dans le même genre théâtral. En 1911, il donne à la Comédie-Française la pièce controversée Après moi, dénoncée comme une œuvre « juive » et qui plus est d'un « juif déserteur », par ses détracteurs qui jugeaient qu'elle ne devait pas avoir sa place au théâtre. Cette représentation lui vaudra ainsi des manifestations tant antisémites que nationalistes comme celle organisée par Léon Daudet de l'Action française qui s'insurge moins contre la pièce que contre son auteur, à la fois en raison de ses origines juives et de son passé de déserteur (il avait en effet déserté durant son service militaire). Par la suite, Bernstein fut directeur du théâtre du Gymnase à Paris de 1926 à 1939 et y créa plusieurs de ses œuvres. Les représentations de la pièce sont interrompues par l'entrée en guerre de la France. Durant la Seconde Guerre mondiale, il s'était exilé aux États-Unis. Il écrivit Portrait d'un défaitiste, un portrait implacable de Pétain qui connut un grand écho dans la presse américaine.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mercredi 18 février 2015

1er Carnet - 24 avril au 2 mai 1918

24 avril. – Renoir malade.

Renoir en 1910

Il a passé une horrible nuit. S’est tordu sur son lit. Ses rhumatismes articulaires l’ont mis dans un état lamentable. Un pouce du pied s’émiette. On va le couper . Ma femme allait poser. Il faut renoncer au portrait. Les jours du peintre sont comptés. 

25 avril - En gare de Nice 
Source Gallica

Des chants, la classe 19 dégringole des troisièmes, c'est le contingent pour Nice. Des types râblés. Diable, quels diables bleus ça va faire !


Encore des chants, voici des soldats italiens avec un gros convoi automobile ; c'est le premier contingent pour le front français. Hommes et choses sont déjà camouflées par les années de guerre, et sont comme les bêtes qui prennent la couleur de la terre où elles vivent. Les italiens sont couleur de guerre. De braves petites fleurs ornent les autos, elles sont meurtries, violées par le voyage.

26 avril – Monte Carlo

On sent la guerre ici. Pas de soldats.

27 avril - Monte Carlo s'humanise

Des salades et des pommes de terre sur le terrain de tir aux pigeons !

1er mai - Muguet

Trois tiges, trois francs, mais le Premier Mai dernier le muguet était introuvable. C'est alors qu'on apprit que la petite fleur blanche de France venait d'Allemagne.

2 mai. – Les salons



Ils sont réunis au Petit Palais, et n’en forment qu’un. Ils n’avaient pas été ouverts depuis 1914.


Barthou académicien. 
C’était son rêve, il préparait depuis quatre ans son élection, et pour y parvenir il prétendait se désintéresser de la politique à laquelle il va vite retourner. Il a une belle bibliothèque. Il aime Hugo, Lamartine, méprise Verlaine. Je lui ai acheté deux manuscrits de Samain Yalis ou le petit Faune aux yeux bleus et Au Jardin de L'Infante, celui-ci pour dix mille francs.


Egalement quelques lettres que le poète a adressées à un sien ami, un Boche. Elles montrent le rêveur impuissant devant la vie ! Barthou, oh ! quel bon vendeur ; il m’a aussi cédé des carnets de notes de Victor Hugo !


Source Paris en Images

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 16 février 2015

1er Carnet - 23 avril 1918

23 avril. – Chez Renoir. A Nice. 


Le Concert - Musée de l'Ontario
La toile représente le modèle dont parle Gimpel, Andrée Madeleine Heuschling. Elle est de 1918-1919

Dans ce petit appartement, il peint tantôt dans sa salle à manger, tantôt dans son salon, comme à Cagnes où chaque pièce de sa maison est un atelier. Aujourd’hui, sa fidèle servante et garde-malade, Mme Petit, m’introduit dans son salon. Il a un modèle. C’est une belle fille grasse de vingt ans, un peu courte, avec des cheveux dorés, de larges yeux bleus, une peau fine, un sang pur qui afflue au visage ; une fille des champs par la santé, et déjà de la ville par un souffle de poudre de riz et un costume tailleur*.

Auguste Renoir - Blonde à la rose, il s'agit encore d'Andrée Heuschling, peinte en 1915

Photo d'Andrée Heuschling en 1925, quand elle était devenue actrice de cinéma

Je regarde le tout petit tableau que j’ai déjà vu dernièrement et où Renoir a assis cette femme dans un paysage. L’autre jour, il avait, comme dans une bulle de savon, accroché les mille couleurs du soleil dans une manche tombante de tulle transparent. Aujourd’hui, c’est une bouillie, une panade, mais il s’en rend compte et il me dit : « Vingt-sept fois que je fais poser cette femme(1), je ne m’y retrouve plus, mon tableau était beaucoup mieux l’autre semaine, j’aurais dû le laisser. Que pensez-vous de ces fleurs que j’ai faites hier et que je n’ai pas encore terminées ?
— Je les trouve magnifiques et je n’y toucherais plus. Quand je les regarde, elles me rappellent une phrase que j’ai lue dans un livre d’astronomie : « Le soleil lance des flammes longues de milliers de kilomètres. » Ces fleurs lancent aussi des flammes immenses, elles flamboient. Me les vendriez-vous  ?
— Oui.
— Combien ?
— Trois mille.
— C’est beaucoup.
— Je le sais, mais ce sont mes fleurs qui se vendent le plus cher. Je ne peux pas vendre bon marché à cause des marchands, je ne veux pas les gêner dans leur commerce. J’ai, par exemple, une vieille dette de reconnaissance envers Durand-Ruel, car lui seul m’a aidé à manger quand j’avais faim.

Femme au chapeau de Renoir

— Je prends vos fleurs. Vendez-moi aussi ce portrait de femme au chapeau, votre modèle. Dix mille, dites-vous. C’est entendu. Et cette femme dans une clairière. Cinq mille, ajoutons-la. Et si jamais vous consentiez à vendre ces lavandières(2), laissez-le-moi savoir.

Lavandières de 1912 - Collection privée

J’adore ces oliviers au bord de ce ruisseau. Quand je vous quitte et que je retourne à Cannes, je regarde la nature et je pense à vos tableaux. Vous m’avez montré combien chaque arbre tient au sol de façon différente. J’admire avec quelle vérité vous faites sortir de terre l’olivier dont le tronc entouré d’un curieux monticule s’élève avec tant d’ampleur. »


Renoir me répond :
— L’olivier, quel cochon ! Si vous saviez ce qu’il m’a embêté. Un arbre plein de couleurs. Pas gris du tout. Ses petites feuilles, ce qu’elles m’ont fait suer ! Un coup de vent, mon arbre change de tonalité. La couleur, elle n’est pas sur ses feuilles, mais dans les espaces vides. La nature, je ne peux pas la peindre, je le sais, mais le corps à corps avec elle m’amuse.


Un peintre ne peut pas être grand s’il ne connaît pas le paysage. Paysagiste, dans le temps, un terme de mépris, surtout au XVIIIe. Et pourtant, ce siècle que j’adore en a produit des paysagistes ! Je suis un du XVIIIe. Je considère avec modestie que mon art descend non seulement d’un peintre Watteau, d’un Fragonard et d’un Hubert Robert, mais encore que je suis un des leurs. Watteau, quel génie ! Avoir si jeune possédé la science complète ! Watteau, Raphaël, géants partis à la fleur de l’âge. Je vous assure qu’ils savaient qu’ils mourraient. Leur intelligence a doublé les étapes.

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Note de l'éditeur du Journal d'un collectionneur

(1) 
Le fils de Renoir, l’acteur, l’a épousée après la mort de son père. (Note de 1922.)

(2)
Renoir m’aurait vendu ce tableau dans les dix mille francs. Je l’ai retrouvé cette année pour huit cent mille francs papier chez Barbazanges ou cent soixante mille francs or. (Note de 1927.)

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Note de l'auteure du blog

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Il s'agit d'Andrée Madeleine Heuschling, née le 22 juin 1900 à Moronvilliers, village de la Marne aujourd'hui fusionné avec celui de Pontfaverger, morte le 28 septembre 1979 à La Celle-Saint-Cloud (Yvelines). Elle fut l'un des derniers modèles du peintre Pierre-Auguste Renoir et la première épouse de son fils, le réalisateur Jean Renoir.
Andrée Heuschling, réfugiée à Nice pendant la guerre, dotée d'une beauté incomparable, «dernier cadeau de ma mère à mon père», fut envoyée à Auguste Renoir « par des amis de Nice », selon Jean Renoir, en fait par Henri Matisse qui trouvait qu'elle « ressemblait à un Renoir ».
Elle figure dans plusieurs toiles du peintre, magnifiquement offerte dans Les Baigneuses du Musée d'Orsay, ou encore de dos dans Le Concert du Musée des beaux-arts de l'Ontario. C'est pour elle que le cinéaste abandonna la céramique et débuta dans le cinéma. Il en fit l'héroïne de ses cinq premiers films muets. Elle prit alors pour nom d'artiste Catherine Hessling.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 12 février 2015

1er Carnet - 13 avril 1918

13 avril. – Chez Renoir. 


Renoir - Pierrot

A Nice, dans son appartement, rue Palermo. Son pied ne va pas bien et on a eu peur de la gangrène. On a transporté le peintre ici et il va mieux. Son fils, acteur inconnu(1) , blessé de guerre au bras droit, est accouru et a rapporté de Paris quelques toiles roulées afin de les sauver du danger du bombardement : une Femme nue (1910) dont les tons ont déjà un peu noirci, presque grandeur nature, en long. Un Pierrot assis avec une collerette rouge (toile de 50). Une femme, son modèle actuel, le coude gauche levé, une rose jaune à la main (toile de 90). Le portrait de Dussane*, de la Comédie-Française, chez elle. Elle est assise et a l’air d’une sultane. La toile a déjà un peu noirci (1916).

Béatrix Dussane en 1910

Je ne sais s'il s'agit du portrait de Dussane : il est daté de 1916 (il y en a assez peu qui soient répertoriées de cette année-là) et est actuellement en France, au musée Picasso. Le modèle a les traits épais de l'actrice en 1920, et elle est assise. A-t-elle l'air d'une sultane ??


Béatrix Dussane en 1920

Il m’apprend qu’il l’a donnée au Luxembourg. Renoir me dit qu’il peint couleur brique pour que, plus tard, ses couleurs deviennent d’un rose laiteux. Quand il ne pensait pas à la décomposition des couleurs, ses tableaux ne bougeaient pas. Il faudra bien des années pour savoir si, à la fin de sa vie, Renoir a eu raison. Ce serait désastreux pour l’avenir de la peinture d’avoir à peindre un ton pour en obtenir un autre.

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Note de l'éditeur du journal d'un collectionneur
(1) 
Est devenu un bon acteur (Note de 1929).
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Note de l'auteure du blog
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Béatrice Dussan, dite Béatrix Dussane, née le 9 mars 1888 à Paris où elle est morte le 3 mars 1969, est une actrice française. Entrée à la Comédie-Française en 1903, elle en devient la 363e sociétaire en 1922.
Passionnée par le théâtre, Béatrix Dussane est reçue au Conservatoire d’art dramatique où elle suit les cours le mercredi et le samedi matin. Née Dussan, elle ajoute un « e » à son patronyme pour imiter la grande comédienne de l'époque Réjane (pseudonyme de Gabrielle Réju). Un premier prix de comédie classique couronne ses efforts le 22 juillet 1903. Elle est engagée aussitôt comme pensionnaire. Nommée sociétaire en 1922, elle siège au conseil d’administration de 1935 à 1942. Professeur au Conservatoire d'Art dramatique de Paris, elle aura comme élèves Sophie Desmarets, Robert Hirsch, Michel Bouquet, Maria Casarès, Serge Reggiani, Daniel Gélin, Gérard Oury, Michel Le Royer et bien d’autres. Dès les années 1920, elle donne des conférences, collabore à différentes revues et publie plusieurs ouvrages sur le théâtre. À partir de 1951, elle tient une chronique dans Le Mercure de France. Vers la fin de sa carrière, elle produit des émissions radiophoniques et télévisées consacrées à l'histoire du théâtre.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

samedi 31 janvier 2015

1er Carnet - 20 mars 1918 (2)

20 mars 1922 - Chez Renoir, à Cagnes. 


« M. Renoir peut-il nous recevoir ? – Il n’a pas dormi de la nuit me répond la servante, je vais voir, voulez-vous me donner votre carte ? » 
Renoir ne me connaît pas, je compte sur la description que la servante va lui faire de la voiture à deux chevaux, les rosses de Grasse. Elle revient et dit : «Si vous voulez bien entrer avec Madame dans la salle à manger, nous allons descendre Monsieur.» «Descendre Monsieur», que veut-elle dire ? 
Le jardin ressemble à une ferme dans la misère, et les portes et les fenêtres de la maison ont les pauvres carreaux de ces villas faux Louis XVI jetées à la hâte et par dizaines sur ces plages créées soudainement par des spéculateurs, genre Dufayel. La vue sur la mer et la campagne est belle. 
Renoir a perdu sa femme il y a trois ans ; le logis s’en ressent, les miettes de la veille n’ont pas été balayées. 
Sur une table, dans un coin, près d’une fenêtre, quelques pinceaux, une boîte de couleurs à l’eau, de petits carrés de céramique, ornés de fleurs, de dessins enfantins, de bateaux, d’arbres de bergerie ; aussi quelques assiettes avec son éternelle femme nue, un genou sur l’autre. Je reconnais la manière et les couleurs du maître. Renoir fait-il de la céramique ?


Mais par la porte entrouverte je l’aperçois ; on le descend, deux femmes le portent dans une sorte de fauteuil à brancards. Georges Bernheim, le marchand de tableaux modernes, m’a dit à Paris : «Il est gaga.» C’est ça. Que suis-je venu faire dans cette galère ? Devant moi, une loque. On le change de fauteuil en le relevant et en le tenant solide-ment par les épaules pour qu’il ne s’effondre pas. Mais ses genoux repliés ne plient pas. Il est tout en angles et d’une pièce, comme les cavaliers désarçonnés des soldats de plomb. Il tient sur un pied, l’autre est furieusement emmailloté. On le rassied en le faisant basculer en arrière.


Assis, c’est une vision d’épouvante, les coudes au corps, les avant-bras levés ; il agite deux moignons sinistres, entourés de cordons et de rubans très minces. Les doigts sont coupés presque à ras ; les os sortent pointus avec un peu de peau par-dessus. Ah ! mais non, il a ses doigts, collés, allongés contre la paume de ses mains, de ses mains lamentables et décharnées comme les pattes des pauvres poulets quand, déplumés et ficelés, on va les mettre à la broche. 
Mais je n’ai pas encore vu sa tête, elle s’enfonce dans un dos courbé et bossu. Il est coiffé d’une large et haute casquette anglaise de voyage. Son visage est pâle et maigre ; sa barbe blanche raide comme des ajoncs s’en va vers la gauche comme poussée par le vent. Comment a-t-elle pu prendre ce faux pli ? Quant à ses yeux… Eh bien ! ma foi… on ne sait pas. 
Cette chose informe va-t-elle me répondre ? Quelques lueurs brillent-elles encore ? Il faut parler. Je me risque et je dis à peu près ceci : 
— Admirateurs de vos œuvres, avec ma femme, nous venons rendre hommage au grand peintre. C’est le maître que nous saluons. 
Un signe pour que nous prenions place, un autre à la servante pour qu’elle lui donne une cigarette. Elle la lui met dans la bouche et la lui allume. 
Alors Renoir parle et dit : 
— J’ai tous les vices, même celui de peindre.


Je respire, cette boutade prononcée avec clarté et sur un ton très vif me rassure. Je ris. Il sourit. Ses yeux si indistincts tout à l’heure s’animent. Je lui dis : 
— J’ai vu sur cette table, dans ce coin, des céramiques où j’ai reconnu votre main. 
— Oui, la céramique, ce fut mon premier métier et j’enseigne cet art à mon petit-fils qui a seize ans et qui habite avec moi. Il faut que chacun ait un métier. Ça semble lui plaire. C’est très difficile. La même couleur appliquée par deux mains donne deux tons. 
— On m’a expliqué que vous cherchiez à composer vos couleurs afin qu’elles ne changent pas plus tard.

Le retour du troupeau, ou retour à la ferme - Troyon
— Oui, mais réussirai-je ? Le grand Troyon du Louvre, Le Retour du troupeau, il y a soixante ans, je l’ai connu avec cette buée qui sort des naseaux du bœuf, tout ensoleillée. Eh bien ! quand j’ai revu ce tableau, il y a quelques années, le soleil autour des mufles des animaux était parti. Et c’est pourquoi il faut étudier sans cesse. 
Ma femme lui demande s’il aime le paysage. 
— Beaucoup, mais c’est trop difficile. Je suis classé parmi les peintres de figures et on a raison. Mon paysage n’est qu’un accessoire. En ce moment, je cherche à le confondre avec mes personnages. Les anciens ne l’ont pas tenté. 
— Pourtant Giorgione.

Les tours de la Rochelle - Corot
Les tours de la Rochelle - Corot

Renoir ne me répond pas. Il n’approuve pas. Alors je lui parle de Corot et il me dit : 
— Ce fut le grand génie du siècle, le plus grand paysagiste qui ait jamais vécu. On l’appelle un poète. Quelle erreur ! Ce fut un naturaliste. Je l’ai étudié sans pouvoir jamais parvenir à son art. Je me suis souvent placé dans les endroits où il a peint, à Venise, à La Rochelle. Jamais je ne l’ai approché. Les tours de La Rochelle, ah ! ce qu’elles m’ont donné du mal !

Les tours de la Rochelle - Renoir

Ce fut sa faute à lui, Corot, j’ai voulu l’imiter ; les tours de La Rochelle, mais il donnait la couleur de la pierre, et moi je ne l’ai jamais pu. 
Il jette sa cigarette dans une écuelle à ses pieds, fait de nouveau un signe à sa servante pour qu’elle lui en donne une autre, et il reprend : 
— Le paysage, c’est l’écueil de la peinture. On pense parfois qu’il est gris ; ah ! dans un paysage gris, souvent, que de couleurs ! Et si vous saviez, monsieur, comme avec un pinceau il est difficile de pénétrer un arbre. 
— Il est extraordinaire, lui dis-je, que vous et quelques amis, à l’époque où vivaient encore presque tous les maîtres de 1830, alors que cette école était en pleine apogée, si appréciée, en pleine gloire, quand vraiment aucune décadence chez elle ne se laissait encore percevoir, quand par-dessus tout vous l’admiriez, vous ayez pu créer une école rivale, qui semblait non seulement si différente mais même de tendance opposée.

Charles Gleyre Autoportrait

— Ce fut l’effet du hasard. Il y avait à Paris un nommé Gleyre*, un Suisse, qui avait un cours de dessin très bon marché, dix francs par mois. Je n’avais pas le sou, c’est ce qui m’y conduisit. J’y rencontrais Monet, Sisley, Bazille. C’est notre pauvreté commune qui nous réunit, et c’est elle qui nous permit ainsi, nous ayant groupés, de faire naître l’école impressionniste. Chacun de notre côté, nous n’aurions jamais eu la force, ou le courage, ni même l’idée. En plus de notre misère, l’école impressionniste eut pour origine notre amitié et nos discussions. Nous eûmes vite à lutter et à nous soutenir. En 1872, Berthe Morisot s’était jointe à nous, et pour nous procurer quelque argent, tous ensemble nous fîmes une vente à l’hôtel Drouot d’où résulta une émeute.

Victor Choquet peint par Renoir

Un nommé Chocquet nous fît beaucoup de bien. C’était un vieil habitué des salles publiques, un quotidien, un de ceux qui aiment à respirer cette poussière dont l’odeur n’est à nulle autre pareille. Il entre dans notre salle, aperçoit un ami qui passe dans le couloir, l’appelle : « Viens voir les horreurs que l’on expose ici. » L’effet est contraire à celui que Chocquet en attend. Son ami admire nos tableaux. Chocquet s’indigne : « Ce sont des cochonneries. » Il interpelle les gens. Alors deux camps se forment qui en viennent aux mains. Des agents sont appelés. On accourt de la rue. L’hôtel Drouot est envahi. C’est la bagarre. Le passage à tabac commence. On est obligé de fermer les portes jusqu’au moment où le calme se rétablit. La vente a lieu le lendemain, nos toiles se vendent à une moyenne de vingt-cinq francs pièce. Mais à partir de ce jour-là nous avons eu des défenseurs !

Autoportrait de Renoir du temps de Cagnes

L’évocation de ces souvenirs de jeunesse et de luttes a enflammé les yeux de Renoir qui pétillent. Gaga ! Ah non ! Georges Bernheim a exagéré. N’a-t-il jamais regardé les yeux de Renoir ? L’infirme, dans sa chaise, aux moignons pantelants, tout ça disparaît devant ces yeux. Ces yeux, quelle animation, quelle vivacité et que de jeunesse encore en eux ! 
Je lui demande de voir quelques toiles et il donne l’ordre à sa servante de nous accompagner. 
Elle nous conduit à côté, dans une chambre à coucher où, sur le mur, sont fixées avec des punaises deux rangées de toiles sans châssis. D’autres traînent sur l’édredon, sur le lit. Souvent sur une même toile sont peints dans tous les sens trois ou quatre sujets, parfois un morceau coupé en angle manque. Des peintures de vingt, trente, quarante mille francs, laissées là comme du linge à sécher. Beaucoup de portraits. Dans ce soleil du Midi, ses dernières œuvres n’ont pas cet aspect brique souvent si désagréable qu’il affectionne depuis quelques années ; ses têtes aussi semblent plus distinguées. Je suis surpris. C’est souvent un amoncellement de pierreries. Cependant ces toiles ne valent pas celles de sa jeunesse. «Mais comment peut-il peindre ?» demandons-nous à cette femme.


— Je lui place les pinceaux entre les doigts et je les retiens avec les cordons, les rubans que vous avez vus. Parfois, ils tombent, je les lui remets, mais ce qu’il y a de plus surprenant en M. Renoir, ce sont ses yeux, des yeux de lynx. Parfois, il m’appelle et me dit d’enlever là, sur la toile, un poil de brosse qui s’est collé. Je cherche, je ne trouve pas, et c’est Monsieur qui me le montre, minuscule, caché dans un empâtement. 
—  Peint-il beaucoup ? 
— Enormément, sans arrêt. Beaucoup de ses toiles, il les donne à des sociétés de charité ou à d’anciens amis ou à leurs enfants tombés dans la misère.


La brave femme est à son service depuis seize ans et elle se désole de ne pouvoir parler d’art, son seul plaisir, et de ne jouer auprès de lui que le rôle de garde-malade. Elle nous a conduits dans un petit atelier, isolé, situé dans le jardin et nous montre la toile sur laquelle le maître travaille en ce moment, une femme nue, un dos très étudié. Le châssis sur le chevalet, au lieu d’être soutenu par une tablette, est accroché et maintenu par un contrepoids qui permet à Renoir de monter et de descendre sa toile lui-même avec facilité. 
Nous revenons auprès du vieillard, je m’extasie auprès de lui sur les merveilles que j’ai vues et je m’étonne de la richesse de son atelier ; il m’apprend que dans sa vie il a vendu plus de trois mille peintures. Je lui demande s’il m’en céderait une et il me répond : 
— Non, pas en ce moment, je n’en ai pas assez à laisser à mes enfants ; dans un an, je verrai. 
Je n’insiste pas et je lui dis : 
— Ce doit être une grande joie pour vous de constater combien fut énorme l’influence de votre école dans le monde entier, influence si forte même qu’elle n’a pas laissé aux différents génies artistiques des peuples la faculté de se développer dans un sens national. Que ce soit en Amérique, au Canada, en Suède, en Norvège et même en Allemagne, partout on fait de l’école française. 
— Partout, dit-il, et même en Allemagne, dans ce pays où tout est resté gothique. Ils vivent comme au Moyen Age dans des tavernes ; leur architecture date encore de cette époque. Le Kaiser parle comme un Burgrave. Son épée et son bon vieux Dieu. A propos, avez-vous vu l’exposition Degas ?

Paul Durand-Ruel dans sa galerie

— Oui, chez Durand-Ruel. Et je lui répète ce que j’ai dit à Miss Cassatt. 
— Quel animal c’était, ce Degas ! Mauvaise langue et plein d’esprit. Tous ses amis ont dû le fuir ; je suis resté auprès de lui un des derniers, mais je n’ai pu résister jusqu’à la fin. Ce qui est incompréhensible, c’est que Manet, doux et tendre, fut toujours discuté, tandis que Degas, acerbe, violent, intraitable, fut dès la première heure reconnu par l’institut, le public et les révolutionnaires.

Autoportrait photographique de Degas, 1895
— On le craignait, dis-je. 
— Oui, c’est ça. Moi, j’ai conservé longtemps son amitié en le bousculant. Un jour, il me dit : «Renoir, j’ai un ennemi terrible, irréductible. – Qui est-ce ? – Mais, vieille bête, fait-il en se frappant la poitrine, tu devrais le savoir, cet ennemi, c’est moi-même !»

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Notes de l'auteure du blog
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Charles Gleyre est né le 2 mai 1806 à Chevilly (canton de Vaud).
Après avoir étudié à Paris chez Louis Hersent, puis à Rome, il part en 1834, en compagnie de John Lowell Jr., industriel et amateur d'art fortuné vers la Sicile, la Grèce, l'Égypte, puis au Proche-Orient, et rentre à Paris en 1837, avec un problème de santé, sa vue s'étant altérée.... Il est nommé professeur à l'École des beaux-arts de Paris en 1843, en remplacement de Paul Delaroche. Certains des peintres impressionnistes seront formés dans son atelier. Son art prône le retour à l'antique. Il dit à Claude Monet : « Rappelez-vous, jeune homme, que quand on exécute une figure, on doit toujours penser à l'antique…? » Le 5 mai 1874, Charles Gleyre meurt à Paris d'une atteinte d'apoplexie. 
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963