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dimanche 9 août 2015

4ème Carnet - 30 janvier 1919

30 janvier. – Sur Monet, Renoir et Millet.
Blanche Hoschedé entre Monet et Clémenceau (dans les années 1914-1915)
Je demande à Durand-Ruel qui est cette dame à cheveux blancs chez Claude Monet. « C’est deux fois sa belle-fille. Quand Monet était tout jeune, il était reçu chez un homme très riche, M. Hoschedé (1), qui faisait venir deux cents personnes, en train spécial, dans sa propriété à la campagne. Il avait créé le restaurant : l’Abbaye de Thélème (2).


Il se ruina et sa femme se sépara de lui.

Edouard Manet : portrait d'Ernest Hoschedé et de sa fille Marthe

C’est Monet, qui alors était riche, qui installa Mme Hoschedé et sa fille à Giverny, en tout bien, tout honneur. Il était veuf, il avait un fils qui épousa la petite Hoschedé (3). Il est mort. La petite Hoschedé faisait de la peinture, et pas mal, des imitations de Monet.

Plage normande par Blanche Hoschedé

Partout où Monet peignait, elle se plaçait derrière lui, elle copiait et Monet et la nature, mais ses toiles sont plus petites que celles de son beau-père qui, jamais, ne lui a permis d’en peindre de la même grandeur. » Je demande à Durand-Ruel si elle signait ; il me répond que oui, mais qu’il faut se méfier, que ses toiles ne passent pas encore pour des Monet mais que ça viendra.
— Monet a-t-il de l’argent ? fais-je.

Cuisine des Renoir à Cagnes sur mer

— Bien moins que Renoir, répond Durand-Ruel, qui seul est vraiment riche et qui, en dehors de sa fortune, a une collection importante de ses propres œuvres. Monet fut toujours un jouisseur. On goûte chez lui la meilleure cuisine de France. Il y a vingt-cinq ans qu’il a un chef. Il mange comme quatre. Je vous jure que ce n’est pas un mot. Il prendra quatre morceaux de viande, quatre légumes, quatre verres de liqueur. Millet se moquait aussi de l’argent. Il n’aurait eu que mille francs, il en aurait donné cinq cents à un ami dans le besoin. Quand il n’avait presque rien, il devait à Fontainebleau, à son épicier, trois ou quatre mille francs, trois ou quatre mille francs de primeurs. »

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Notes de l'auteure du blog

(1) Ernest Hoschedé (18 décembre 1837 à Paris-19 mars 1891 à Paris) est un négociant en tissus, collectionneur et un ami de Claude Monet.
Ernest Hoschedé épouse le 16 avril 1863 Alice Raingo (1844-†1911), avec qui il a quatre filles et deux fils :


Marthe Hoschedé (1864-†1925), épouse en 1900 Theodore Earl Butler (1861-†1936), sans postérité
Blanche Hoschedé (1865-†1947), épouse en 1897 Jean Monet (1867-†1914), sans postérité
Suzanne Hoschedé (1868–†1899), épouse en 1892 Theodore Earl Butler (1861-†1936), deux enfants
Jacques Hoschedé (1869-†1941), épouse en 1896 une norvégienne
Germaine Hoschedé (1873-†1968), épouse en 1902 Albert Salerou, postérité
Jean-Pierre Hoschedé (1877-†1961), épouse en 1903 Geneviève Costaddau
Parmi tous ses enfants, les plus notoires sont Blanche et Suzanne, peintes par Claude Monet à plusieurs reprises. Blanche montre également un certain talent pour la peinture.
Source Wikipedia


(2)  Place Pigalle s'ouvre un restaurant au nom évocateur et bon-vivant : l'Abbaye de Thélème. La devise de l'abbaye de Rabelais était peinte au-dessus de la porte d'entrée : "fais ce que voudras".
Les serveurs étaient habillés en moines et les serveuses en moniales. Les murs étaient couverts de fresques qui se voulaient médiévales et illustraient Gargantua...
L'Abbaye ne disparaîtra qu'en 1934. Parmi ses fidèles les plus assidus on compte Emile Goudeau, Raoul Ponchon ou Etienne Carjat.

(3) Blanche Hoschedé, ou Blanche Hoschedé Monet (née à Paris, le 10 novembre 1865 - morte à Giverny le 8 décembre 1947) est un peintre et modèle français, fille de Ernest Hoschedé et d'Alice Hoschedé, née Raingo. Douée elle-même d'un certain talent pictural, elle devient l'assistante et l'élève de Claude Monet, dans un style impressionniste parfois difficile à distinguer de celui du peintre. En 1897, elle épouse Jean, l'un des deux fils de Claude Monet et de Camille Doncieux, mais le couple n'a pas de postérité.
Elle devient la belle-fille de Claude Monet, lorsque, le 16 juillet 1892, sa mère épouse celui-ci, dont elle était déjà la maîtresse depuis de nombreuses années. Blanche Hoschedé est le modèle de Claude Monet pour plusieurs toiles, car celui-ci commence très tôt à la peindre, elle et sa sœur Suzanne. Dotée elle-même d'un certain talent de peintre, elle commence à s'intéresser à la peinture dès l'âge de 11 ans, et fréquente l'atelier de son beau-père, dont elle porte souvent le chevalet. Elle en devient alors l'assistante et l'élève, Elle épouse Jean Monet, le fils du peintre Claude Monet, en 1897. Ils vivent à Rouen et Beaumont-le-Roger jusqu'en 1913. Après la mort de Jean en 1914, elle retourne habiter auprès de son beau-père, Claude Monet.
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 6 juillet 2015

4ème Carnet - 28 novembre 1918

28 novembre. – Deuxième visite à Claude Monet.


Dimanche dernier, Georges Bernheim et moi devions déjeuner chez le peintre à Giverny, mais samedi soir Georges recevait le télégramme suivant : « Suis malade, ne venez pas. » Et dimanche matin cet autre télégramme arrivé trop tard : « Fausse alerte, venez. »

Nous partons aujourd’hui surprendre le vieux peintre. Bernheim a dans sa voiture trois tableaux qu’il veut lui montrer. Nous arrivons vers 1 heure de l’après-midi. Il est sur le pas de la porte de ce premier atelier dans lequel il nous invita quelques instants le 19 août dernier. Il nous reçoit, nous invite à entrer. Je ne les trouve pas meilleures que la dernière fois, ces cent toiles non encadrées, là, sur quatre rangées tout autour de la pièce. Cinq ou six seulement sont bonnes. Monet se désole très sincèrement que nous ayons déjà déjeuné. Sa barbe est très blanche, ses yeux tout ronds et ils sont d’un brun si foncé et si brillant qu’ils gardent malgré leur fatigue une grande vivacité. Il semble avoir baissé physiquement, n’est pas très bien ; samedi dernier, après son déjeuner, il s’est trouvé mal dans son nouvel et grand atelier où il peint et a perdu longtemps connaissance. On a dû appeler un docteur. Il nous dit : « Je vous ai à tous deux envoyé une invitation à déjeuner pour dimanche prochain. » Je lui réponds que j’ai reçu la mienne ce matin même quand je partais pour Giverny, mais pas Georges Bernheim.
Nous sommes tous trois debout, Bernheim a ses toiles sous le bras. Il en met une toute petite, de vingt centimètres de haut, entre les mains de Monet et il lui demande s’il reconnaît ce portrait, cet homme jeune à grande barbe noire. « Mais c’est moi, s’exclame le peintre, et c’est par Renoir. J’ai une toile très semblable, mais fausse, que Geffroy m’a donnée. »
 – « Ah ! Geffroy, fait Bernheim, ce qu’il a pu en avoir de faux modernes. Maintenant, monsieur Monet, regardez cette autre toile de vous, l’Eglise du Calvaire à Honfleur. » 
Le maître la regarde, se la rappelle et, avec un grand sourire : « Une œuvre de ma jeunesse. » Il est heureux de la retrouver. « L’église est bien peinte, dit-il, Corot aussi l’a faite. Je n’aime pas les arbres, là, à gauche, je les couperais, je les couperais, coupez-les. » « Impossible, répond Bernheim, cette toile appartient à Jacques Charles, le directeur du Casino de Paris et il vous fait demander de la signer. » 
– « Je veux bien, fait Monet, mais ce sera au milieu, à droite, pour lui montrer où la couper. Mais elle est crevée, là, à gauche, alors c’est une toile de Ville-d’Avray. »

Ce n'est pas l'église de Honfleur, mais la rue Bavolle

Je lui demande ce qu’il appelle une toile de Ville-d’Avray, et voici ce qu’il me raconte : « J’ai habité Ville-d’Avray et j’ai dû trois cents francs à un boucher qui m’a envoyé l’huissier. Au moment de la saisie, avec un couteau, j’ai lacéré les deux cents toiles que j’avais là. Je suis parti à Honfleur et, quelque temps après, ayant obtenu quelque succès, mon père m’a envoyé l’argent pour désintéresser mon créancier. Je télégraphie mon arrivée à Sisley à Meudon, nous courons à Ville-d’Avray, tout avait été vendu. Je vais chez l’huissier pour tâcher de retrouver la trace de mes tableaux et il me dit : « Ah ! comment voulez-vous savoir, impossible, des choses si insignifiantes ! On a vendu vos toiles par lots de cinquante et chaque lot a fait trente francs l’un dans l’autre. »

Ce n'est bien sûr qu'un bord de Seine de Monet parmi tant d'autres

Je demande à Monet si son père s’opposait à sa peinture et il me répond : « Il n’avait pas confiance, j’avais déjà été le plus mauvais élève de ma classe car je n’y faisais que dessiner. » Bernheim nous interrompt et montre son troisième tableau, une vue des bords de la Seine. Il l’a apporté pour demander à Monet de le retoucher car les deux petits personnages au bord de l’eau sont devenus si noirs qu’ils ressemblent à des silhouettes de tir. Mais le maître se refuse à les refaire, car l’œuvre en souffrirait. Il l’a faite au Petit Gennevilliers.
C’est moi qui invite Monet à s’asseoir, et il me dit : « Quand je peins je puis toujours me tenir debout, autrement je me fatigue vite. » Nous nous installons dans des fauteuils de paille très confortables. Une dame nous apporte des liqueurs, elle a des cheveux blancs, son visage est assez jeune et très coloré, elle peut avoir dans les cinquante ans ; c’est la belle-fille de Monet. Nous nous mettons à parler de la vente de Curel et Monet apprend avec plaisir que la famille a conservé une de ses toiles qu’il estime beaucoup : Le Pont d'Argentan.


Je cherche à apprendre du grand impressionniste quels sont les peintres anciens qui l’ont inspiré, et il ne me répond pas de façon très précise. Il dit seulement, et cela nous le savons, que notre école 1830 a subi l’influence anglaise de Constable et de Turner. Quand je lui demande son opinion sur ces deux peintres, il fait : « Dans le temps j’ai beaucoup aimé Turner, aujourd’hui je l’aime beaucoup moins. – Pourquoi ? – Il n’a pas assez dessiné la couleur et il en a trop mis ; je l’ai bien étudié. » Je dis : « A Londres où vous avez beaucoup peint ? » Monet répond : « Oui, car j’aime Londres, beaucoup plus que la campagne anglaise ; oui, j’adore Londres, c’est une masse, un ensemble, et c’est si simple. Puis, dans Londres, par-dessus tout ce que j’aime, c’est la brume. Comment les peintres anglais du XIXe ont-ils pu peindre les maisons brique par brique ? Ces gens ont peint les briques qu’ils ne voyaient pas, qu’ils ne pouvaient pas voir ! » Je dis à Monet que j’attribue cette disposition à la passion que l’Angleterre a pour l’aquarelle, et il répond ! « Peut-être, et les grands aquarellistes furent ceux qui n’en firent pas une spécialité, comme Delacroix. »
Cette évocation de l’Angleterre nous conduit à parler de l’arrivée aujourd’hui à Paris du roi Georges V, et du retour et passage prochain des troupes sous l’Arc de triomphe. Bernheim lui dit : « Vous viendrez les voir. » Monet répond : « Non, je ne le crois pas, je suis trop sensible ; l’émotion, j’en mourrais. » Sincère, il ajoute : « Et je n’ai pas peur de la mort. Je n’en ai pas peur parce que je suis très malheureux, très malheureux. » Il dit la vérité, et je souffre pour le vieillard. Bernheim qui, comme moi, est fort étonné, lui demande la raison de sa tristesse, et Monet lui répond : « La peinture me fait trop souffrir ; tout ce passé dont je ne suis pas satisfait, cette impossibilité de faire chaque fois bien. Oui, chaque fois que je commence une toile, je pense enfanter un chef-d’œuvre, et il ne paraît jamais, jamais rien. N’être jamais satisfait, c’est épouvantable. Je souffre beaucoup. J’étais beaucoup plus heureux quand je vendais mes toiles trois cents francs. Comme je le regrette ce temps-là ! Et ils étaient sincères ceux-là qui me payaient mes toiles trois cents francs. Pour sortir ces trois billets, leur effort était dur. C’est plus facile aux snobs d’aujourd’hui de me donner vingt mille francs. » S’adressant brusquement à Bernheim : « Ah ! dites-moi, savez-vous où se trouve l’étude de la femme en vert ? J’aimerais la retrouver, c’est une de mes toiles à trois cents francs. » Georges ignore où elle est. Il demande au peintre de lui vendre un tableau, des fleurs dans un vase. Le peintre s’y refuse. Georges insiste pendant plus d’un quart d’heure.

S'agit de cette femme en vert-là ? Elle date de 1866 et se trouve Kunsthalie, Bremen.
C'est un portrait de Camille. Source Si l'art m'était conté

Le vieillard s’obstine, et quand je l’interroge sur son refus, il me répond : « Tant de toiles sont des souvenirs, puis certaines je les trouve trop bonnes et les autres pas assez bien. » A ce moment, Bernheim donne le signal du départ, il faut rentrer à Paris. La nuit tombe vite, et il demande à Monet de signer l’Eglise de Honfleur. Monet fait : « Messieurs, je n’ai pas ici mes outils, suivez-moi dans le grand atelier, et mettons tous nos manteaux et nos chapeaux pour traverser le jardin. » La belle-fille du peintre nous suit jusque dans cette sorte de manège encombré de ces immenses toiles qu’il a peintes durant la guerre. Bernheim veut lui en acheter une. « Vendez-m’en une, vendez-m’en une », lui dit-il. « Impossible, répond Monet, chacune me sert pour les autres. » Je les regarde et j’éprouve du plaisir à les revoir. Elles sont plus belles à être regardées l’une après l’autre. C’est chaque fois une triple symphonie d’eau, de ciel et de lumière.
Pour que Monet puisse signer, Bernheim enlève le vernis avec l’index. Le vieux peintre prétend que les anciens ne vernissaient pas – il se trompe – et que le vernis fait jaunir la peinture ; là, il a raison. «Oui, dit-il, le vernis a fait jaunir tous les Rembrandt. Nous nous promenions, les jeunes peintres, au Louvre et nous mettions nos manchettes près des collerettes de Rembrandt. Ces collerettes qui, à l’origine, avaient été blanches comme nos manchettes, étaient devenues affreusement jaunes.» Bernheim a fini son ponçage et Monet pose la toile à plat sur un énorme tréteau rectangulaire qui n’est monté qu’à environ trente centimètres du sol, puis il se met à genoux et signe. Sur le bois blanc, sur cette planche, une quarantaine de boîtes en carton sont rangées très régulièrement qui contiennent, chacune, une douzaine de grands tubes de peinture de même couleur. Dans un premier pot de terre vernissée, plus de cinquante pinceaux très propres et peut-être vingt-cinq autres dans un deuxième pot. Il y en a encore plus qui sont éparpillés et tous ont de deux à trois centimètres de large. Deux palettes, exceptionnellement propres, comme neuves. Une seule est couverte de couleurs par petits tas espacés : du cobalt, du bleu d’outremer, du violet, du vermillon, de l’ocre, de l’orange, du vert foncé, un autre vert pas très clair, du jaune d’ocre, et enfin du jaune d’outremer. Au milieu, des montagnes de blanc, des sommets neigeux. « Je ne vois pas de noir », dis-je à Monet, et il me répond : « Je l’ai abandonné tout jeune. Un jour, le peintre américain Sargent est venu ici pour peindre avec moi. Je lui ai donné mes couleurs, et il a voulu du noir, et je lui ai répondu : « Mais, je n’en ai pas. » Il s’est écrié : « Alors je ne puis pas peindre ! Comment faites-vous ! » 
Bernheim revient à la charge : « Monsieur Monet, vendez-moi un tableau. » Sa belle-fille lui souffle, très bas : « Vous êtes dur ! » Je cherche à pousser à la roue et fais : « Vendez à Bernheim, demandez-lui un gros prix pour les fleurs. » Alors, Monet dit : « Eh bien ! vingt mille. »
Nous retournons à l’atelier, et Monet reprend : « Je n’aime pas vendre, je préfère racheter. J’ai beaucoup racheté dans ma vie. Pourquoi, monsieur Bernheim, vous vendrais-je ? Il n’y a qu’une personne à qui je doive quelque chose, c’est à Durand-Ruel qu’on traitait de fou et qu’à cause de nous l’huissier a failli saisir. C’est en 1870 que j’ai fait sa connaissance, c’est Daubigny qui m’a présenté à lui en lui disant que j’avais quelque chose dans le ventre. Un autre ami de la même heure fut Clemenceau. Il est venu me voir l’autre jour. Il m’a télégraphié qu’il arrivait pour déjeuner. C’était son premier jour de repos depuis la guerre ; il s’est amené avec deux autos et quatre chauffeurs pour éviter la panne. Je pensais le voir vieilli ; je crois que je puis dire qu’il a rajeuni de dix ans. Nous avons parlé de l’Académie et il a dit : « On veut me nommer, mais je leur ai fait comprendre que je considérais que l’Académie ne devait être qu’un salon et que je ne voulais ni prononcer de discours ni porter de costume. » A ce moment, je lui ai dit : « Vous avez sauvé la France. » Il m’a répondu : « Non, c’est le poilu. »

Toujours Monet et Clémenceau à Giverny. Mais ici, la jeune femme qui sourit sur le pont est Lily Butler (source ici)

Monet a des parents pauvres en Amérique, les T.E. Butler, 75, Washington Square à New York, et il demande de leur faire parvenir trois cent cinquante dollars. Nous sommes sur le pas de la porte et Bernheim parvient à lui arracher trois toiles pour quarante-huit mille francs : deux vases de fleurs et des pommiers. Il lui remet l’argent en billets que Monet compte avec beaucoup d’attention, et cela me rappelle beaucoup de gens que je connais, qui aiment vendre mais qui tiennent à garder argent et tableaux.

La même Lily Butler sur le perron d'un Hôtel, Monet est derrière. 1905


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963


dimanche 14 juin 2015

3ème Carnet - 29-30 octobre 1918

29 octobre. – Un Monet.


Je viens de voir chez Rosenberg La Japonaise à l’éventail. Monet m’avait dit que c’était une œuvre très médiocre. Cette toile est à un beau tableau ce qu’une potiche moderne japonaise est à un ancien vase noir de Chine. Rosenberg en demande trois cent mille francs.

30 octobre. – Cbez Georges Lepape, 44, rue Notre-Dame-de-Lorette.


Georges Lepape en 1913

C’est un des chefs du mouvement de l’art décoratif moderne.
Le 44, c’est tout simplement cinq étages de fenêtres percées dans un mur. Escalier bourgeois avec, à chaque palier, la double porte couleur chocolat. Il demeure au cinquième, il m’ouvre. Il a une bonne face réjouie, de grosses joues amicales et des pommettes vives de bébé primé, il n’a pas de menton. Ses yeux sont sincères et sa poignée de main sans restriction.
L’entrée est d’un jaune frais, d’un jaune jardin, un peu comme la salle à manger de Claude Monet. En face, la salle à manger. A droite, un grand escalier avec jour du haut et de côté, plinthes et corniches peintes avec un gris perlé, le mur est tapissé d’un papier violet moderne, à longues raies d’inégales largeurs. Un divan plat et très bas recouvert d’une étoffe d’argent. Quelques chaises. Une sorte de grande table Tronchin en bois blanc qu’il promène et sur laquelle il travaille debout. Dans le coin, à droite, une autre table pour travailler assis ; au-dessus, au mur, deux rangées de livres dans des casiers également peints en gris.


Lepape me montre beaucoup de ses dessins. J’admire ses belles couleurs juvéniles. Il me dit : « C’est Poiret, le couturier, qui le premier m’a montré la couleur. Il m’étala des étoffes merveilleuses et brillantes et me dit : « Copiez-les et faites-moi des modèles de robes. »
— Et les ballets russes ?
— Ils m’ont aussi influencé.
— Dessinez-vous d’après modèle ?
— Non, mais je commence toujours par une esquisse ; je ne suis pas long à composer mais lent à penser.

Gouache Les vendanges de Lepape

Il me fait aussi défiler des gouaches, des paysages de Bretagne, d’autres, près de Granville, très brillants.
Pendant le thé la conversation tombe sur le cubisme et Picasso. « On m’a raconté, dit Lepape, que Picasso a répondu à une dame qui voulait avoir son portrait et lui demandait un rendez-vous pour poser : « Vous n’avez qu’à m’envoyer « une mèche de cheveux et votre collier. »

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 3 mai 2015

3ème Carnet : 19 août 1918

19 août. – Chez Claude Monet.

Dans le train qui nous conduit à Vernon, Georges Bernheim me dit que j’ai pris la responsabilité du voyage à Giverny, mais que Monet ne nous recevra peut-être pas. Comme Renoir, il ne veut pas être dérangé quand il travaille. Je lui demande s’il le connaît bien et il me répond : « Oui, et dans une certaine circonstance j’ai mieux agi envers lui que lui, plus tard, envers moi.
— A quelle occasion ?

Édouard Manet - Garçon parmi les fleurs, 1876 (Jacques Hoschedé)

— Voici : Monet avait épousé en secondes noces une veuve ou peut-être bien une divorcée*. Elle avait un fils** qui, à la mort de sa mère, me vendit huit toiles de son beau-père pour huit mille francs.
— Pourquoi si bon marché quand il ne pouvait pas en ignorer la valeur ?
— C’est qu’elles n’étaient pas signées, et ce garçon était en trop mauvais termes avec Monet pour que le peintre y mette sa signature. Elles valaient quand même quarante mille francs avec ma garantie. Monet apprend cette transaction et m’envoie mes cousins, les Bernheim frères, me dire qu’il aimerait racheter les huit tableaux et il m’en fait demander le prix. Je lui écris : « Monsieur Monet, vous n’avez qu’à m’adresser un chèque de huit mille francs et prendre les toiles. » Il me l’envoya en me faisant promettre un cadeau. Je l’attends encore. Deux ans, trois ans passent. Je me décide à l’aller voir et je lui dis : « Monsieur Monet, je ne vous demande aucun cadeau, mais vendez-moi quelques toiles. » Il m’en cède douze pour cent vingt mille francs et il en ajoute une treizième. Je lui en avais vendu huit pour huit mille francs. Ce fut un cadeau payé un peu cher, mais enfin ! C’est un homme très dur.
Ainsi, il y a un an, je vais chez lui avec mon confrère Hessel avec lequel j’avais acheté en compte à demi un bien vilain Monet que nous lui apportons. Il se souvient de la toile et hurle : « Ah ! quelle cochonnerie ! » « Puisqu’elle ne vous fait pas honneur, lui disons-nous, donnez-nous-en une autre à la place. » « Jamais de la vie, s’écrie-t-il, il n’y a pas dans tout mon atelier une seule toile qui ait aussi peu de valeur que la vôtre. » Alors nous lui parlons d’un échange à un certain prix et nous lui désignons un paysage dont nous lui demandons le prix. Il répond qu’il en veut dix mille francs et nous acceptons. Monet prend notre tableau et le crève d’un grand coup de pied. »

Monet à Giverny en 1918

Il est une heure et demie, nous arrivons à Vernon, nous descendons du train et enfourchons les bicyclettes que nous avons louées à Paris car les moyens de communication ne sont pas faciles en temps de guerre. Nous suivons pendant quelques kilomètres la vallée de la Seine, si belle en cet endroit, et nous arrivons au village célèbre où plusieurs artistes se sont groupés autour du maître. J’aperçois de grandes baies vitrées qui s’ouvrent dans plusieurs maisons de paysans. Nous voici devant le mur de Claude Monet, percé d’une grande porte verte et un peu plus loin d’une autre porte très petite, verte aussi, et nous l’ouvrons pour entrer dans le jardin de Monet si souvent décrit. Je regrette d’être dans l’ignorance la plus complète du nom des fleurs et de me trouver impuissant à les nommer. Il faudrait un Maeterlinck pour un tel jardin qui ne ressemble à aucun autre, d’abord parce qu’il n’est composé que de fleurs très simples, puis qu’elles s’élèvent toutes à des h uteurs inouïes. Je crois qu’aucune ne fleurit au-dessous d’un mètre. Certaines fleurs dont les unes sont blanches, les autres jaunes, ressemblent à de colossales marguerites et montent jusqu’à deux mètres. Ce n’est pas un champ mais une forêt vierge de fleurs avec des couleurs toujours franches ; aucune n’est rosée ou bleutée, elles sont rouges, elles sont bleues.

Monet à Giverny en 1918

Une servante a pris nos cartes et nous dit qu’elle va voir. Bernheim est nerveux et me souffle : « Ne sois pas étonné si nous ne sommes pas reçus. » Je lui demande si ce n’est pas Monet, là-bas, qui s’avance.
— Où ? Comment est-il ?
— Là, sous un grand chapeau de paysan pointu et en paille. Il a une grande barbe blanche.
— Mais oui, c’est lui, il vient.
Nous nous avançons, Bernheim lui serre la main, me présente, et Monet fait : « Ah ! messieurs, je ne reçois pas quand je travaille, non, je ne reçois pas. Quand je travaille, si je suis interrompu, ça me coupe bras et jambes, je suis perdu. Vous comprenez facilement, je cours après une tranche de couleur. C’est ma faute aussi, je veux faire de l’insaisissable. C’est épouvantable cette lumière qui se sauve emportant la couleur. La couleur, une couleur, ça dure une seconde, parfois trois ou quatre minutes, au plus. Que faire, que peindre en trois ou quatre minutes ? Elles sont passées et alors il faut s’arrêter. Ah ! que je souffre, ce qu’elle me fait souffrir la peinture ! Elle me torture. Comme elle me fait mal ! »

Monet à Giverny en 1918

Monet a fini son monologue. Je devine qu’il va nous serrer la main et retourner à son travail. Je voudrais qu’il restât encore quelques minutes et je lui dis : « Excusez-moi, monsieur Monet, c’est moi le coupable, c’est moi qui ai voulu venir. Georges Bernheim m’avait prévenu, mais je l’ennuie depuis si longtemps ! Je vends des tableaux anciens mais j’adore les modernes ; j’adore vos œuvres. Je me fâche avec mes amateurs quand ils me disent que c’est fini, que l’on ne saura plus peindre, que l’on n’égalera plus les anciens. Quels imbéciles ! » Puis regardant ses fleurs : « Ah ! comme votre jardin est joli. Mary Cassatt m’en a si souvent parlé. – Comment va-t-elle ? » me demande-t-il. Je lui apprends qu’elle est presque aveugle et je sens chez le peintre une indifférence de vieillard. Georges Bernheim me dit à ce moment de regarder combien M. Monet est jeune. Je l’interroge. Quel âge a-t-il ? Et il me répond qu’il a soixante-dix-huit ans. Je le complimente, et en effet c’est étonnant, jamais je n’ai vu un homme de cet âge paraître aussi jeune.

Monet à Giverny en 1918

Il peut ne mesurer qu’un mètre soixante-cinq environ, mais il est tout droit. Il ressemble à un jeune père qui, le 25 décembre, mettrait une fausse barbe blanche pour faire croire à ses enfants au vieux papa Noël. Son visage est doucement coloré et pas couperosé. Ses petits yeux ronds et marron, pleins de vivacité, sont des auxiliaires très précieux à sa parole.


« Venez dans l’atelier », nous dit-il. C’est une grande salle rectangulaire. Au mur, sont accrochés une centaine de tableaux environ qui courent et s’échelonnent sur trois ou quatre rangées. Pour la plupart, ce sont des peintures peu intéressantes, assez plates, sans couleur, ce sont des préparations. Parfois, un tableau sort de l’ordinaire. J’en vois un qui m’a l’air de représenter une épaisse forêt avec des éclaircies de lumière surprenante, et cette forêt de fleurs peut être celle de son jardin.
Ma réflexion sur la peinture moderne lui a plu car il m’en reparle et me dit : « Je préfère une nature morte peinte par Delacroix à un tableau de Chardin. » Comme la conversation tombe sur le paysage, je fais : « Vous êtes quelques maîtres qui, au XIXe siècle, avez porté l’art du paysage à un sommet qu’il n’avait jamais atteint. » – Monet s’écrie : « Ne m’appelez pas : maître, je n’aime pas ça. » Je proteste, je ne l’ai pas appelé : maître, et j’ajoute : « Vous me rappelez Renoir qui ne veut pas entendre prononcer le mot maître. » « Je suppose, observe-t-il, que ces Hollandais n’ont pas vu la nature en jaune. Leurs couleurs ont dû changer. Quand nous étions jeunes, nous nous promenions au Louvre et nous comparions nos manchettes au linge des personnages de Rembrandt et jugions que ses toiles sont loin des couleurs originelles. Rubens, lui, a fait de beaux paysages. » Georges Bernheim prononce le nom de Corot et Monet dit : « Il n’a pas mis sur ses toiles assez de pâte. Je ne sais ce qu’elles deviendront avec le temps, les vernis et les nettoyages ; je me demande ce qu’il en restera, bien peu, j’en ai peur ! »
Monet est comme Renoir, très préoccupé de l’évolution chimique des couleurs et il assure que lorsqu’il peint il ne cesse d’y penser.

Madame Monet en japonaise aux éventails (Source Wikimedia)

— Avez-vous appris, lui demande Bernheim, que Rosenberg a acheté pour un très gros prix votre Japonaise aux éventails ?
— Il me l'a écrit ; eh bien ! il en a une saleté !
— Une saleté ? reprend Bernheim, étonné.
— Mais oui, une saleté, ce n’était qu’une fantaisie. J’avais exposé au Salon La Femme en vert qui avait obtenu un très gros succès et l’on m’avait conseillé d’en faire une sorte de pendant, et l’on m’a tenté en me montrant une robe merveilleuse dont certaines broderies d’or avaient plusieurs centimètres d’épaisseur.
Je demande au peintre s’il est sincère et il me répond : « Absolument. » Il nous en montre la photographie ; j’admire la tête et je la trouve belle. Il nous dit avec un certain orgueil d’artiste : « Regardez ces étoffes ! » Il nous apprend que c’est le portrait de sa première femme***, qu’elle était brune et qu’il lui a mis ce jour-là une perruque blonde.


Comme Bernheim m’avait parlé d’une immense et mystérieuse décoration à laquelle le peintre travaille et qu’il ne nous montrerait probablement pas, j’attaque la position et je l’emporte, et il nous conduit par les allées de son jardin jusqu’à un atelier nouvellement construit, bâti comme une église de hameau. A l’intérieur, ce n’est qu’une pièce immense avec un plafond vitré et, là, nous nous trouvons placés devant un étrange spectacle artistique : une douzaine de toiles posées à terre, en cercle, les unes à côté des autres, toutes longues d’environ deux mètres et hautes d’un mètre vingt ; un panorama fait d’eau et de nénuphars, de lumière et de ciel. Dans cet infini, l’eau et le ciel n’ont ni commencement ni fin. Nous semblons assister à une des premières heures de la naissance du monde. C’est mystérieux, poétique, délicieusement irréel ; la sensation est étrange ; c’est un malaise et un plaisir de se voir entouré d’eau de tous côtés sans en être touché. « Toute la journée je travaille sur ces toiles », nous dit Monet. « On me les apporte les unes après les autres. Dans l’atmosphère, une couleur réapparaît qu’hier j’avais trouvée et esquissée sur une de ces toiles. Vite, on me passe le tableau et je cherche autant que possible à fixer définitivement cette vision, mais, en général, elle disparaît aussi rapidement qu’elle a surgi pour faire place à une autre couleur déjà posée depuis plusieurs jours sur une autre étude qu’on met presque instantanément devant moi… et comme cela toute la journée ! — Je comprends, monsieur Monet, pourquoi vous n’aimez pas être interrompu, aussi en vous remerciant nous allons vous quitter.


— Venez encore voir ma salle à manger. » Il nous montre une pièce très rustique mais d’un raffinement oriental, avec juste une couche de couleur, un jaune ton sur ton, un jaune Monet, couleur de son génie le jour où il la composa, et c’est pourquoi on ne la retrouvera jamais.
Quand nous le quittons, la porte déjà presque fermée, il nous crie : « Revenez me voir au début d’octobre, les jours baissent, je prends quinze jours de repos, nous bavarderons. » Nous voici avec Georges Bernheim pédalant sur la route, et il me dit : « C’est une belle réception. – Très belle, alors on y retournera en octobre. – Je lui achèterais volontiers ses panneaux, il y en a une trentaine. – Combien, Bernheim, trois cent mille francs ? – Bien davantage, ça ne les met qu’à dix mille francs pièce. Achetons-les ensemble, exposons-les à New York, nous rentrerons dans notre argent avec le prix des entrées. » J’assure à Georges Bernheim que ces panneaux ne seraient pas vendables aux États-Unis parce que les maisons y sont si petites, et j’ajoute qu’au point de vue décoratif ces toiles sont difficiles à placer, qu’elles manquent de hauteur, que l’endroit idéal serait à terre, et je dis en riant que ce serait parfait pour une piscine.


« Je le lui ferai savoir, dit Bernheim, tu verras comme tu seras reçu en octobre. En tout cas, ce n’est pas l’homme qui court après les marchands. Quand je suis allé le voir avec Hessel, il nous a raconté qu’il a vendu dans sa jeunesse une toile qui serait considérée aujourd’hui très importante, pour cent francs, et encore il ne reçut que cinquante francs argent plus un tableau de Cézanne qu’il nous montra et pour lequel Hessel lui offrit vingt-cinq mille francs qu’il refusa. »

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Notes de l'auteure du blog

* Il s'agit bien sûr d'Alice Hoschedé (1844–1911), qu'il avait épousée le 16 juillet 1892 en secondes noces. Alice avait déjà six enfants de son premier mariage avec Ernest Hoschedé ; ces six enfants ne sont pas de Claude Monet (sauf peut-être le dernier, Jean-Pierre), mais celui-ci les a  élevés.

** Marthe Hoschedé (1864–1925) ; Blanche Hoschedé (1865–1947) qui épousera Jean Monet(1867–1914) fils du premier mariage de Claude Monet ; Suzanne Hoschedé (1868–1899) ; Jacques Hoschedé (1869–1941) ; Germaine Hoschedé (1873–1968) ; Jean-Pierre Hoschedé (1877–1960), parfois dit fils naturel de Claude Monet. On peut donc raisonnablement penser que Berheim par de Jacques Hoschedé.

*** Claude Monet avait épousé en 1870 en premières noces, Camille Doncieux (1847–1879), avec qui il a deux enfants : Jean Monet (1867–1914), dont j'ai parlé plus haut et Michel Monet (1878-1966).
Camille en bleu (et en brune !!)

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 27 avril 2015

3ème Carnet - 3 au 10 août 1918

3 août. – Un mot de Forain à Georges Petit.
Les dégâts de la Grosse Bertha

Le jour où un obus de la grosse Bertha est tombé dans les ateliers du fondeur Barbedienne : « C’est ça qui va en faire des Rodin ! »

4 août. – Retour à Paris.

C’est presque un dimanche de courses. Comme les visages sont joyeux ! mais les nouvelles sont si bonnes !

5 août. – La grosse Bertha.

Elle recommence. Paris vaque tranquille à ses affaires.

6 août. – Sur les Américains.

O’Brien me dit : « Il y a deux jours, je déjeunais au front avec le général Mangin, qui me racontait que les Américains le rendent fou d’admiration, qu’à la dernière attaque il les a vus se débarrasser de leurs vêtements et, le torse nu, partir quinze cents mètres après les tanks, les rattraper, les dépasser et même les gêner dans leur tir. »

7 août. – Manet, portrait de sa mère.

Georges Bernheim me dit qu’il vient de le vendre cent cinquante mille francs.

9 août.
L’offensive anglaise est victorieuse.

10 août. – Sur un Monet et un Ingres.
Georges Bernheim me dit : « Rosenberg a acheté un Monet, grandeur nature, cent cinquante mille francs, une Japonaise, il dit que c’est une merveille. Moi, j’ai vendu mon dessin d’Ingres à la mine de plomb, La Famille de Lucien Bonaparte, cent vingt mille francs.

Source Harward Art Museum (je ne compte que 9 figures et deux bustes antiques !)

Il fut dessiné pendant les Cent-Jours, il a dix figures. Lapauze, qui en était fou, l’a publié dans La Renaissance. Je l’avais acheté au comte Primoli. Le dessin part pour Copenhague. Beistegui, qui donne sa collection au Louvre, n’en a pas voulu parce qu’il a trouvé que la main gauche de l’enfant qui pose à terre n’est pas bien dessinée. » Je ne dis pas à Bernheim que mon principal reproche est que le dessin est trop pâle et qu’il manque de fermeté.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 29 janvier 2015

1er Carnet - 20 mars 1918 (1)

20 mars. – Chez Mary Cassatt. 

Pauvres chevaux qui me conduisez de Cannes jusqu’à Grasse, vous aussi souffrez de la guerre, votre ventre ne connaît plus l’avoine. Ah ! les pénibles montées. L’heure s’avance et vous piétinez. Le cocher ne vous pousse pas, il sait que ce serait en vain. Vous allez faire attendre là-haut ma vieille amie !
Nous arrivons auprès de la villa Angeletto, à la sortie de la ville, sur la route des gorges du Loup. Avec ma femme et mes deux fils, nous descendons et suivons une étroite allée dont la pente est rapide, et qui nous conduit dans le jardin de la petite maison où demeure la célèbre artiste américaine qui, avec Whistler, fut la seule représentante de son pays dans cette pléiade de peintres qui créèrent l’impressionnisme.

Mary Cassatt en 1914 - Photographe inconnu

Hélas ! la grande amoureuse de la lumière est aujourd’hui presque aveugle. Elle qui a tant aimé le soleil et qui en a extrait tant de beauté, est à peine touchée par ses rayons. Ils réchauffent au moins son corps long et maigre de vieille femme, au type si anglo-saxon. Elle a adoré les fleurs et son jardin est désolé. Elle vit dans cette adorable villa posée sur la montagne comme un nid dans des branches. La vue s’étend très loin sur un paysage ondulé et parfumé, et le voile devant elle s’épaissit chaque jour.


Enfant au bain de Mary Cassatt 1891-1892

Elle prend entre ses mains les têtes de mes enfants, et, sa figure contre la leur, elle les regarde avec intérêt et me dit : « Comme j’aurais aimé les peindre ! » Mon cœur de père est flatté, car Mary Cassatt fut toujours assez indépendante pour refuser de faire le portrait de tout enfant qui n’était pas joli. L’hygiène de l’enfance et Mary Cassatt sont nées le même jour. Son enfant sort toujours du bain et est élevé à l’anglaise, au plein air. Degas a dit d’elle : « Elle peint le petit Jésus avec sa nurse anglaise. » Il lui manque peut-être la science de ses amis les Manet, Monet, Degas et Renoir, ce qu’elle-même avoue, mais elle possède à un très haut degré le sentiment.

Bombardement Paris mars 1918

Elle m’apprend qu’une bombe est tombée sur le 15 de la rue Laffitte, juste en face du magasin de Durand-Ruel où se trouvait toute la collection Degas qui doit passer en vente publique, mardi prochain. Elle se désole à l’idée que ces belles œuvres auraient pu être détruites. « Cette catastrophe, me dit-elle, aurait jeté dans la misère la nièce de Degas qui, par ses soins merveilleux, a au moins prolongé de trois ans la vie du grand artiste. »

Durand-Ruel par Renoir

Je lui raconte que Durand-Ruel, avec son amabilité habituelle, a passé une heure le mois dernier à me montrer les Degas empilés dans son magasin. Ce qui est presque invraisemblable, c’est ce nombre énorme de fortes ébauches, esquisses peu avancées mais bien intéressantes, auxquelles on ne peut donner aucune attribution. Sont-elles de Degas ou de quelques-uns de ses amis géniaux ? Impossible de le discerner. Durand-Ruel, qui connaît ses maîtres mieux que quiconque, s’est entouré des avis de tous ceux qui ont quelque compétence dans cette école, afin de jeter plus de lumière sur l’authenticité de ces toiles quand il en est temps encore.

Les peintures de Degas m’apportent une désillusion ; une légende s’est accréditée depuis tant d’années qu’il gardait ses plus beaux tableaux, qu’il ne les montrait à personne, que sa vente nous révélerait des aspects insoupçonnés de son génie. C’était exagéré. Il y a quelques jolis pastels, quelques très belles peintures ; mais combien de simples études qui ne nous enseignent rien, des notes pour le seul bénéfice de l’artiste ; tant de pastels pas assez poussés ou effacés : manque de soin, négligence condamnable ; certains pastels sont revêtus de trente années de poussière. Si bien que Durand-Ruel, afin d’éviter, si c’est possible, que des faussaires ne terminent ces pastels et même les peintures, a fait prendre des photographies très soignées de tous les Degas qui passeront à la vente, et il les donnera à toutes les institutions artistiques et bibliothèques de France et de l’étranger.

Degas, la fête de la patronne 

Mary Cassatt me demande si j’ai vu les eaux-fortes. Je lui dis que oui, mais je lui apprends que la famille a détruit les œuvres érotiques, ayant peur de voir, un jour, publier un « Degas érotique ». Durand-Ruel m’a montré La Fête de la patronne*, eau-forte qu’il a sauvée. Très nature comme ces dames !
De la collection de tableaux anciens de Degas, Mary Cassatt préfère Monsieur de Pastoret par Ingres. Elle a conseillé au Metropolitan Muséum de New York de l’acheter.


Aujourd’hui, Mary Cassatt parle beaucoup de son ami le collectionneur et milliardaire James Stillman**, mort à New York il y a trois jours. Elle dit : « Ses premiers achats furent deux belles tapisseries de Boucher, puis je lui fis acheter un Titien chez Trotti et deux Moroni qui venaient de l’archevêque de Trente. Il ne les a payés que cent soixante mille dollars (1).


Il existe de nombreux portraits de Titus par son père, Rembrandt. J'ai choisi, cela m'a paru le plus logique, celui du Metropolitan Museum de New York

Puis ce fut votre Rembrandt Titus du duc de Rutland (2), et vos deux Fragonard : Le Jardinier et la Vendangeuse, et le Vigée-Lebrun. C’était à peu près toute sa collection d’ancien avec un autre Rembrandt (3).

La vendangeuse de Fragonard

Il avait la manie de vouloir acheter mes toiles. Il en a environ vingt-quatre et j’espère qu’il ne les aura pas données à des musées ; mes tableaux sont pour le home, ils sont plaisants et agréables et ils n’apprennent rien au public ni aux artistes. »

Il se fait tard, le jour baisse, nous quittons Miss Cassatt qu’on ne peut malheureusement pas amener à parler de l’époque si intéressante de sa vie où elle fut la compagne des Monet, Manet, Degas et Renoir qu’elle vénère. Mais elle n’aime pas Gauguin, qui ne s’est jamais cru, dit-elle, un peintre. Elle appelle Whistler : un sauteur de talent, et Sargent : un farceur.

Portrait de la mère de Whistler : un sauteur ??


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Notes de l'éditeur du Journal d'un collectionneur
(1) A sa vente, ils ne se vendront environ que 40.000 dollars les deux. 
(2)  Depuis dans la collection Barton Jacobs, de Baltimore, mais presque détruit par un nettoyage de Duveen. 
(3)  Aujourd’hui chez Ringling, un ancien clown. (Note de 1929.)
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Note de l'auteure du blog
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Comme en témoigne le cadre luxueux formé par les tapis et les miroirs, Degas a dépeint les intérieurs des établissements les plus raffinés, qu’il avait l’habitude de fréquenter. Ce monotype représente un moment de réjouissance entre les pensionnaires d’une maison close en l’honneur de la maîtresse des lieux. Ces images ont été très peu vues du vivant de l’artiste, ce dernier n’ayant pas souhaité les exposer publiquement tant elles allaient à l’encontre des bonnes mœurs. Ambroise Vollard les a pourtant popularisées en les incluant dans l’édition illustrée de La Maison Tellier de Guy de Maupassant parue en 1934
Source Divartsite

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James Jewett Stillman (né le 9 juin 1850 et mort le 15 mars 1918) fut un important homme d'affaires Américain qui investit dans des propriétés foncières, des banques, et des compagnies de chemin de fer à New York, au Texas et au Mexique. Il bâtit l'une des plus grosses fortunes des États-Unis au début du xxe siècle.
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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963