vendredi 7 août 2015

4ème Carnet - 23 janvier 1919

23 janvier. – Chez Hœntschel (1).
Je parcours, ce matin, son hôtel avec Paulme, l’expert. Hœntschel est mort au début de la guerre. C’est lui qui a décoré pour Doucet mon hôtel, rue Spontini. Ce fut vraiment le seul décorateur des vingt-cinq dernières années. Il avait formé deux collections, une d’émaux, l’autre d’art décoratif du xvme et il les avait vendues très cher à J.P. Morgan qui a donné le xvme au Metropolitan Muséum de New York. Cet intérieur est un mélange de confort anglais et d’élégance pari-sienne avec une salle immense, organisé en vue de sa profession. Sa vente aura lieu dans deux mois, quand je serai à New York, et j’ai voulu voir si quelque chose pouvait m’intéresser. Ce n’est plus qu’une petite collection d’art décoratif, mais comme c’est triste une collection sans collectionneur ! Paulme, dans ces grandes pièces aujourd’hui désolées, me fait l’effet d’un croque-mort, le croque-mort des objets d’art ; le bruit de ses pas ne le trouble pas et ils résonnent fortement sur ce plancher mortuaire. Hœntschel était le joli Français, genre « Bel Ami », blond, le front découvert, plein d’élégance, un peu militaire, le regard clair. Hœntschel, il ne reste plus rien ici de son âme, et il méritait mieux !

Jacques Doucet, mécène (2).

« Comment vont les livres ? » me demande-t-il. Il ne me donne pas le temps de répondre et continue : « J’ai tous les manuscrits de Suarès ; je pousse les jeunes, il leur manque toujours cent francs par mois. J’ai dit à ceux auxquels je croyais du talent : « Vous les aurez vos cent francs, apportez-moi ce que vous voudrez. » C’est régulier, ils ont mangé leur année au bout de quatre mois et quand ils ont de l’argent ils ne travaillent plus, puis, comme ils ont envers moi une dette de reconnaissance, ils m’en veulent. Mon pète, un jour, au Cercle, prête quelque argent à un décavé et deux ans plus tard apprend que cet individu a de l’argent et lui en réclame. L’autre lui répond : « Vous ne pensez donc qu’à ça ? » J’ai fait un arrangement avec un auteur de talent qui m’a dit : « On ne peut travailler pour le public. » Je lui ai répondu : « Travaillez pour moi. » Il fut entendu qu’il ferait, pour une grande dame anglaise et pour moi, une œuvre qui serait tirée à trois exemplaires car, en effet, un artiste ne peut pas travailler pour le grand public. — Et Molière, monsieur Doucet ? » 

« Un prêtre marié » et « Les Frères Zemgano » (3).

J’achète ces deux manuscrits chez Blaizot pour dix mille cinq cents francs. Le dernier revient à mille francs.

Sur Reynaldo Hahn (4). 


Armand lui est vaguement parent. Ils étaient ensemble au 31e. Hahn lui a raconté qu’il a composé son Ave Maria aux Folies-Bergère pendant les flonflons des orchestres et dans le bruit et l’animation du promenoir. Il a même ajouté que c’était le seul endroit où il se trouvait inspiré pour composer de la musique religieuse.


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Notes de l'auteure du blog

(1) Georges Hoentschel (1855-1915), Officier de la Légion d'honneur, est un architecte, décorateur, céramiste et collectionneur français. Il réalise le pavillon des Arts décoratifs de l'exposition universelle de 1900 à Paris, ainsi que celle aux États-Unis à Saint Louis (Missouri) en 1904. Il est très connu en tant que collectionneur aux États-Unis car il céda à son ami John Pierpont Morgan la majeure partie de ses collections qui ornaient les galeries de son hôtel particulier du boulevard Flandrin. Aujourd'hui, ces 1 882 pièces constituent le fonds des collections des départements du xviiie siècle français et médiéval au Metropolitan Museum of Art de New-York. Il fut l'ami de Marcel Proust, Giovanni Boldini, Paul-César Helleu, Pierre Georges Jeanniot, Georges Feydeau, Willette, Léopold Stevens, Robert de Montesquiou, Jean Carriès, Ferdinand Roybet, Maurice Lobre, Adrien Karbowsky, Adolphe Léon Willette, Victor Hugo, Georges de Porto-Riche, Degas, Jean-Louis Forain, Adolphe Giraldon et de bien d'autres personnalités. Son travail est visible au musée des arts décoratifs de Paris « Le salon des bois 1900 ». Il a fait un important legs de céramiques au musée du petit Palais de Paris, puisqu'il sauva l'atelier à Saint-Amand-en-Puisaye (Nièvre) de son grand ami Jean Carriès en le rachetant peu avant la mort de ce dernier. Il avait un goût très prononcé pour les impressionnistes, il avait acquis entre autres la Débâcle par temps gris de Monet, la Pomme sur une assiette d'Édouard Manet, l'Enfant à l'épée de Manet, la Rue Mosnier aux Paveurs ou Rue de Berne de Manet, L'Incendie de Turner et beaucoup d'autres de James Abott Whistler, Willette, Camille Pissarro, Sisley. Hoentschel était réputé pour son don très particulier de flairer, de dépister l'objet vraiment beau, de le découvrir au milieu de cent autres, d'aspect analogue pour le profane.
Source Wikipedia

(2) Jacques Doucet, né à Paris le 19 février 1853 et mort à Paris le 30 octobre 1929, est un grand couturier, collectionneur et mécène français, personnalité de la vie artistique et littéraire parisienne des années 1880-1920.
Propriétaire d’un magasin hérité de sa mère, rue de la Paix, Jacques Doucet fonde à Paris une des premières maisons de haute couture. Sa riche clientèle d’actrices et de femmes du monde — Réjane, Sarah Bernhardt, Liane de Pougy, la Belle Otéro — lui assure une fortune et lui permet de satisfaire ses passions d’amateur d’art et de bibliophile. Il forma Paul Poiret (1898-1901). En 1925, le financier Georges Aubert prend le contrôle de la maison Doucet et provoque un rapprochement avec la maison de Georges Dœuillet. Après la crise de 1929, la nouvelle société Dœuillet-Doucet perdure jusqu'en 1937. Le collectionneur et mécène Après avoir réuni des objets d’art du xviiie siècle — tableaux, dessins, sculptures, œuvres d’ébénisterie et de marqueterie —, il s’intéresse aux livres de cette même époque. En 1912, il vend cette première collection pour acquérir des toiles de Manet, Cézanne, Degas, van Gogh, Bakst, Arthur Jacquin. Mais Doucet a des visées plus vastes. Dès 1909, il finance des « cellules de recherche » sur l'histoire de l'art dans son exhaustivité. Il commande de véritables programmes de recherche, s'entourant d'éminents spécialistes. Il s'intéresse à tout et achète sans compter. Il est même l'un des premiers à comprendre la valeur des manuscrits. Constatant la pénurie documentaire dont souffre l'histoire de l'art, il constitue, avec l'aide de son premier bibliothécaire René-Jean puis de nombreux spécialistes, une bibliothèque couvrant l'art de tous les temps et de tous les pays. Il tient en outre à acquérir les sources elles-mêmes, nécessaires à tout historien d'art. En 1917, il offre sa bibliothèque à l'Université de Paris : elle deviendra la Bibliothèque d'art et d'archéologie Jacques Doucet, puis, en 2003, la bibliothèque de l'Institut national d'histoire de l'art - collections Jacques Doucet. Ami d'André Suarès, il collectionne ses manuscrits, s’intéresse à ceux de la génération précédente — Stendhal, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud — et de la génération contemporaine : Apollinaire, Gide, Cocteau, Mauriac, Montherlant, Maurois, Morand, Valéry, Proust, Giraudoux. Il fait recouvrir ces manuscrits de reliures modernes avant de donner cette bibliothèque littéraire à l’Université de Paris, en 1929 : elle deviendra la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Doucet eut également un rôle de mécène auprès de nombreux écrivains tels que André Suarès, Max Jacob, Reverdy, André Breton, Louis Aragon. En 1924, il est le premier propriétaire des Demoiselles d'Avignon de Picasso : achetées sans avoir été déroulées parce qu'elles traînaient dans un coin de l'atelier du peintre, elles seront estimées quelques mois plus tard entre deux et trois cent mille francs1. Le musée Angladon à Avignon, créé par ses héritiers, abrite une partie importante de son ancienne collection.

(3)Jules Amédée Barbey d’Aurevilly est un écrivain français, né le 2 novembre 1808 à Saint-Sauveur-le-Vicomte, en Normandie, mort le 23 avril 1889 à Paris. Surnommé le « Connétable des lettres », il a contribué à animer la vie littéraire française de la seconde moitié du xixe siècle. Il a été à la fois romancier, nouvelliste, essayiste, poète, critique littéraire, journaliste, dandy, et polémiste.
Né au sein d’une ancienne famille normande, Jules Barbey d’Aurevilly baigne dès son plus jeune âge dans les idées catholiques, monarchistes et contre-révolutionnaires. Un moment républicain et démocrate, Barbey finit, sous l’influence de Joseph de Maistre, par adhérer à un monarchisme intransigeant, méprisant les évolutions et les valeurs d’un siècle bourgeois. Il revient au catholicisme vers 1846 et se fait le défenseur acharné de l’ultramontanisme et de l’absolutisme, tout en menant une vie élégante et désordonnée de dandy. Il théorise d'ailleurs, avant Baudelaire, cette attitude de vie dans son essai sur le dandysme et George Brummell. Ses choix idéologiques nourriront une œuvre littéraire, d’une grande originalité, fortement marquée par la foi catholique et le péché.
À côté de ses textes de polémiste, qui se caractérisent par une critique de la modernité, du positivisme ou des hypocrisies du parti catholique, on retient surtout, même s'ils ont eu une diffusion assez limitée, ses romans et nouvelles, mélangeant des éléments du romantisme, du fantastique (ou du surnaturalisme), du réalisme historique et du symbolisme décadent. Son œuvre dépeint les ravages de la passion charnelle (Une vieille maîtresse, 1851), filiale (Un prêtre marié, 1865 ; Une histoire sans nom, 1882), politique (Le Chevalier des Touches, 1864) ou mystique (L’Ensorcelée, 1855). Son œuvre la plus célèbre aujourd'hui est son recueil de nouvelles Les Diaboliques, paru tardivement en (1874), dans lesquelles l’insolite et la transgression, plongeant le lecteur dans un univers ambigu, ont valu à leur auteur d’être accusé d’immoralisme.
Même si son œuvre a été saluée par Baudelaire, si plusieurs écrivains ont loué son talent extravagant, notamment à la fin de sa vie, Hugo, Flaubert ou Zola ne l'appréciaient pas. Ses « héritiers » sont Léon Bloy, Joris-Karl Huysmans, Octave Mirbeau ou Paul Bourget et sa vision du catholicisme a exercé une profonde influence sur l’œuvre de Bernanos.
Source Wikipedia

(4) Reynaldo Hahn, né à Caracas le 9 août 1874, et mort à Paris le 28 janvier 1947, est un chef d'orchestre, critique musical et compositeur français d'origine vénézuélienne.
Montrant des dispositions pour la musique, Reynaldo Hahn entre au Conservatoire de Paris en octobre 1885 et devient l'élève d'Albert Lavignac et de Jules Massenet pour la composition. En 1887, il compose déjà une célèbre mélodie sur un poème de Victor Hugo, Si mes vers avaient des ailes. En 1890, il écrit la musique de scène de L'Obstacle d'Alphonse Daudet. Il côtoie dès lors la famille de l'écrivain, chez laquelle seront interprétées pour la première fois Les Chansons grises en présence de Paul Verlaine.
Dans les salons parisiens les plus huppés (chez la princesse Mathilde, la comtesse de Guerne, Madeleine Lemaire), Reynaldo Hahn chante ses mélodies en s'accompagnant au piano. Il s'illustrera brillamment dans ce genre musical durant la première partie de sa vie (1922 est la date de publication du 2e volume de vingt mélodies). Il rencontre de grands noms comme Stéphane Mallarmé ou Edmond de Goncourt. Chez Madeleine Lemaire, en 1894, alors qu'il est invité pour chanter Les Chansons grises, il fait la connaissance de Marcel Proust dont il devient l'amant, jusqu'en 1896. Il entretiendra cette amitié jusqu'à la mort de l'écrivain dont il sera l'un des rares proches à pouvoir se rendre chez lui sans devoir se faire annoncer. Comme le souligne le biographe de Proust, George Painter : « il avait le charme sérieux, l'intelligence et la distinction morale que Proust demandait à l'ami idéal. »
Source Wikipedia

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mercredi 5 août 2015

4ème Carnet - 21 et 22 janvier 1919

21 janvier. – Un mot de guerre.


Mon neveu Armand Lowengard me dit : « J’étais au 31eà Melun ; un dépôt de grenades explose dans la caserne et tue de nombreux soldats. Aucune panique ne se produit. Un officier réunit les hommes et sort cette phrase merveilleuse : « Vous, de l’Argonne, vous êtes habitués à mourir. »

22 janvier. – « Le Billet doux. »


En 1905, nous l’avions acheté près de cinq cent mille francs à la vente Crosnier. L’avions revendu deux ans après à Joseph Bardac. Je le lui rachète sept cent cinquante mille francs et il reste encore intéressé dans le bénéfice pour un tiers.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

lundi 3 août 2015

4ème Carnet - 19 janvier 1919

19 janvier. – Dans l’atelier de Sert, 19, rue Barbet-de-Jouy.


Plutôt que dans un atelier, je me croirais sur le plateau de quelque théâtre. Ses toiles sont grandes comme des décors. Sert n’est pas effrayé d’avoir à peindre une église entière, ce qu’il va faire bientôt dans son pays, en Espagne. Il en parle comme d’un jeu car il travaille très vite.


Trois aides, en blouse, apportent les toiles qu’il va me montrer. Ces gens préparent ses fonds ; j’aperçois des toiles gigantesques enduites d’un merveilleux émail blanc. Il travaille certainement sur une belle matière. Il me dit : « J’ai beaucoup étudié les primitifs et l’art de la Renaissance. Tintoret fut le plus grand des décorateurs. – Peut-être, dis-je, mais pour concurrencer ses confrères et leur ravir leurs commandes, il employa trop souvent de la peinture bon marché et elle a terriblement noirci. » Sert, qui se trompe, dit que la faute en est à la lumière et donne pour preuve que les plafonds du maître sont restés plus clairs. La première œuvre que j’ai vue de Sert, ce fut à Paris, chez Keppel, avenue du Bois, mais destinée à sa maison en Angleterre. Ça ressemblait à Patinir, aux Hollandais du XVIIe, à Boucher. Sert pille partout où il passe.

José Maria Sert
Source Petit Palais

J’avais rencontré là Boni de Castellane qui est son ami, car ce peintre est très mondain. Il a des manières grassouillettes et policées, porte blond et beau, mais a trop d’embonpoint. Sous sa barbe blonde courte et en pointe, taillée avec amour, il cherche à cacher l’enflure des joues. Il doit être aimé des vieilles.
Les hommes en blouse placent autour de moi une série de panneaux : un carrousel de chevaux de bois, de chevaux splendides, sous un dais circulaire, sorte de nouveau Camp du drap d’or. Un acrobate costumé comme un tyran jongle avec ses trésors. Des poissons rouges en vitrine. Un marchand d’oiseaux venu des paradis persans. Je demande à Sert le sujet de cette féerie ; il me répond : « Le Merveilleux Souvenir. » Je l’ai peinte durant la guerre. Durant la guerre, nous n’avons vu que de très vilaines choses, et pour échapper à l’horreur il a fallu se reporter vers les souvenirs de l’enfance, les chevaux de bois, l’acrobate, l’éléphant blanc, les oiseaux, les poissons rouges que voilà. Oui, le voilà : « Le Merveilleux Souvenir. »

José María Sert, Scènes de Cirque, paravent de 4 feuilles pour le boudoir de la reine d’Espagne, 1920

Le père de Sert était un gros industriel, mort jeune. Il fabriquait des tapis, et l’enfant, déjà artiste, lui donnait des dessins. Il pense très longtemps à son sujet, mais ensuite le porte vite sur sa toile. Il me montre la maquette d’une décoration en camaïeu commandée par un Américain, Deering, pour une propriété en Espagne. C’est la victoire des Alliés, qu’il a déjà exécutée en 1915. Une porte et à gauche un magicien qui, en l’an 2114, regarde une ancienne carte d’Europe au milieu de laquelle il trouve une forteresse. C’est l’Allemagne. Et le drame se déroule tout autour de la pièce. Les cloches dans le ciel sonnent le tocsin, l’alarme est donnée et les vertus partent en guerre. En bas : la Marne. Les taxis victorieux de Gallieni. La première victoire. La barbarie s’arrête. La Sagesse antique plane. La victoire donne comme une garde héroïque. La collision. Avec les Alliés, Apollon. Le soleil qui ne fut jamais vaincu. La paix. L’Arc de triomphe. Là-bas dans le lointain les troupes reviennent. L’auréole. Et dans l’air la Neuvième Symphonie. L’ordre, le progrès, la civilisation.

Sur Sert.

Sert par Ramon Casas

Je raconte à Berenson ma visite à son atelier. Il s’étonne que je ne connaisse pas le mot de Forain sur le peintre espagnol. Forain accompagnait un gros bourgeois dans une exposition où Sert montrait une de ses grandes pièces peintes. Le bourgeois en est fou, veut l’acheter, elle est trop grande et il enrage. Forain lui tape sur l’épaule et lui dit : « Ça se dégonfle. »


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

samedi 1 août 2015

4ème Carnet - 18 janvier 1919

18 janvier. – Date historique.

20 janvier 1919, le banquet Wilson : l'ouverture de la conférence de la paix au Quai d'Orsay
Source Le Sénat  

Aujourd’hui s’ouvre au ministère des Affaires étrangères la Conférence de la paix, d’où sortiront les prochaines guerres.

Chez Barthou. *


Feuilles hugoliennes


8 heures du matin. Il m’attend, il veut me vendre pour dix mille francs deux carnets de Victor Hugo, son journal. Le salon n’est pas fait, j’entre dans la salle à manger où, malgré les deux fenêtres, l’obscurité est grande ; des verdures noires, mortuaires, en tapissent les murs. Aucune salle à manger ne peut être aussi petit bourgeois. La table est recouverte d’une affreuse soie bariolée, de l’arabe de Ménilmontant. Un lustre en cuivre pauvre avec des spirales intestinales. Le long des murs, des chaises pressées les unes contre les autres, comme des stalles, du gothique mont-martrois. Un buffet de paysan enrichi. Des étagères avec des étains, des chinoiseries, des porcelaines, des lots à gagner à la foire.


Une tenture se soulève. Une main apparaît. Elle me tire car j’ai avancé la mienne ; elle m’a happé avec violence et m’a jeté dans un cabinet où je me trouve face à face avec Barthou, affectueux par métier et pressé par tempérament. Il ressemble à Zola. Il est myope, son pince-nez roule sur son nez court et volontaire, sa petite barbe, du crin aplati de vieux matelas, est en pointe et commence à grisonner. Notre ministre et ancien président du conseil veut vendre et entre aussitôt dans le sujet. Il parle beaucoup, sans arrêt, c’est le camelot des boulevards. Pas de pudeur. Il est trop fougueux avec moi qui connais le commerce. Il cherche à annihiler la volonté de l’acheteur et, pour l’obliger à dire oui, le pousse et le colle dans un coin comme au poteau. C’est amusant de lui échapper.
Je voudrais parler littérature avec l’écrivain, avec l’académicien. Impossible. Il est trop désireux de vendre.
Je demande à Barthou quelques prix pour ses manuscrits : les épreuves corrigées de Monsieur Bergeret et celles de l'Anneau d’Améthyste. Chacune mille francs. Les Désirs de Jean Servien : sept mille. La Porte d’ivoire de Flaubert : six mille.
Le More de Venise : dix mille. Servitude et Grandeur militaires : vingt mille. Je me retire en lui disant qu’il faut que j’arrive à New York pour savoir si j’aurai de l’argent. Comme appât, Barthou me donne une petite étude sur Lamartine, avec une dédicace. Je l’en remercie et il me répond : « Ce n’est rien, ça vaut trois louis. » Je lui ai tendu la main, et en me la serrant il me pousse dehors comme un homme pressé par tempérament et affectueux par métier.

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Note de l'auteure du blog

* Jean Louis Barthou dit Louis Barthou, né le 25 août 1862 à Oloron-Sainte-Marie (Basses-Pyrénées) et mort le 9 octobre 1934 à Marseille, est un avocat et homme politique français.
Louis Barthou est issu d'un milieu modeste mais aisé, son père étant quincaillier à Oloron-Sainte-Marie - qui selon Georges Clemenceau inventa un tire-bouchon - puis à Pau, dans le Béarn. Il poursuit des études de droit à la faculté de Bordeaux avant de partir à Paris, où il obtient son doctorat au cours de l’année 1886. Revenu dans ses Pyrénées natales, il devient avocat, inscrit au barreau de Pau, puis secrétaire de la Conférence des Avocats.
Il est attiré très tôt par deux passions : la politique et le journalisme. Il embrasse donc les deux carrières, devenant député et journaliste. Tout en étant rédacteur en chef de l'Indépendant des Basses-Pyrénées, il adhère aux Républicains Modérés avant de se faire élire en 1889, à l'âge de 27 ans, député des Basses-Pyrénées. Il sera réélu sans interruption à ce poste jusqu'aux législatives de 1919 et il quittera en 1922 la Chambre des députés pour le Sénat. Il commence à fréquenter à la fin du siècle le salon de Madame Arman de Caillavet, l'égérie d'Anatole France, et héritera du surnom peu flatteur de Bar toutou.
En 1894, à l'âge précoce de trente-deux ans, il obtient son premier portefeuille comme ministre des Travaux publics. Il est ensuite successivement ministre de l'Intérieur en 1896, de nouveau ministre des Travaux publics de 1906 à 1909, puis Garde des Sceaux de 1909 à 1913. Louis Barthou est devenu l'un des grands notables de la IIIe République.
Le 22 mars 1913, sous la présidence de Raymond Poincaré (18 février 1913 – 18 février 1920), il devient Président du Conseil, poste qu’il gardera jusqu’au 2 décembre 1913. Conscient de la montée des périls (crise d'Agadir de 1911, etc.) et avec l'appui du président de la République Poincaré, il reprend le projet de son prédécesseur, Briand, visant à augmenter la durée du service militaire: la loi des trois ans est votée par la Chambre en juillet 1913, malgré l'opposition de la SFIO et d'une bonne partie des radicaux. Mais plusieurs événements tragiques vont entraîner son retrait de la scène politique, retrait toutefois temporaire. En un très court laps de temps, il subit durement la victoire de la gauche aux élections législatives de 1914 malgré la constitution d'une dynamique Fédération des gauches, puis la déclaration de guerre et enfin la perte au front de son fils, quelques mois plus tard. Il retrouve cependant en 1917 une place de premier plan en récupérant le ministère des Affaires étrangères. Tout au long des années 1920, il continue d'occuper des ministères importants, comme ceux de la Guerre et de la Justice de 1926 à 1929, dans des gouvernements de coalition républicaine.
Source Wikipedia

** Feuilles hugoliennes :
Organisée au château de Miromesnil, lieu de naissance probable de l’écrivain Guy de Maupassant, la vente mettait en exergue un autre écrivain du XIXe siècle, Victor Hugo. Indiqué autour de 5 500 €, un agenda relatif aux mois de juillet et d’août 1834, inséré dans une boîte-étui, doublait les estimations. Adjugé 12 000 €, cet émouvant document comprend cinq notes : les lettres d’amour prises sur le vif au milieu de la nuit et adressées à la maîtresse de l’écrivain, l’exquise Juliette Drouot : "Ta joie est ma joie. que m’importe que la vie soit sombre pour moi, pourvu que ton beau visage rayonne…" Quant à notre carnet de poche, enrichi de nombreuses photos et de cartes de visite, il aurait appartenu à Louis Barthou, avocat, journaliste et homme politique. Inédit, il dévoile Victor Hugo sous divers aspects : l’écrivain, l’homme et l’exilé. De nombreux comptes entremêlés aux notes illustrent la grande générosité d’Hugo envers les miséreux de Guernesey. Notre homme prie encore face au sort malheureux des filles pauvres, obligées dès 16 ans à se prostituer. Républicain engagé, Victor Hugo se révolte contre le destin des communards condamnés ; il s’indigne ainsi de leur sort, les qualifiant de "forçats à perpétuité !". Concernant ses travaux d’écriture, l’écrivain reprend son habitude pour L’Homme qui rit de "marquer chaque jour par une barre dans la marge du manuscrit à l’endroit où j’interromps mon travail de la journée". Suscitant la convoitise des musées, des amateurs et du négoce international, notre carnet gagne finalement la collection d’un client français au double des estimations.
Source Gazette Drouot **

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

jeudi 30 juillet 2015

4ème Carnet - 13 au 17 janvier 1919

13 janvier. – Sage coq gaulois. 

Claude Terrasse me dit : « Il y a à côté de chez moi, à Passy, un coq qui se taisait pendant toute la durée des bombardements de Gothas. » 

15 janvier. – Ame d’enfant. 

Je pars dans dix jours pour New York avec ma femme et mon fils aîné. Je laisse ici mes deux jeunes enfants avec la nurse, qui dit ce soir à Ernest : « Tu vas être content, tu n’auras plus à dire chaque soir bonsoir à ta nurse. – Chaque soir, lui répond Ernest, je vous écrirai bonsoir par carte postale. » Et l’enfant se met à pleurer. 

16 janvier. – Watteau Chaponay. 
La toile dont parle Gimpel pourrait être celle-ci vendue chez Christie's en 2004 et donnée comme provenance "Marquis de Chaponay" puis collection Wildenstein. En 2004, elle est donnée pour un "suiveur" de Watteau (prix dérisoire : 9 988€).

Wildenstein l’a vendu au baron Edmond de Rothschild sur une base de quatre cent cinquante mille francs. (Voir ici)

17 janvier. –  Le scandale des faux Rodin. 

Il a éclaté. La fabrique était à Asnières.(1)

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Note de l'auteure du blog

(1) Fabriquer des faux Rodin n'a jamais cessé : témoin le faussaire Gary Snell jugé en 2014, qui en a fait plus de 1700 !!
Voici, selon Gallica, les circonstances de ces faux de 1919
Une fabrique de faux Rodin

L'industrie était prospère. Un expert paya 80.000 francs une de ces imitations. On annonçait, hier, l'arrestation, à Asnières, d'un M. Bouyon de Chalus, qui avait épousé la veuve d'un médecin. Pourquoi cette -mesure ? Bouyon de Chalus vendait de faux Rodin. Tout simplement.

Ah vraiment ? s'exclama M. Léonce Bénédite, le conservateur, très averti du musée du Luxembourg et du musée Rodin, l'affaire a été ébruitée ? J'eusse préféré qu'on la tint secrète quelques jours encore, à cause des complicités possibles.
Une moue de contrariété rapprocha une seconde la barbiche et la moustache hérissée de mousquetaire. Et M. Léonce Bénédite, encore avec quelques réticences, se laissa arracher l'histoire.

C'est moi, dit-il, qui ai appelé l'attention du ministre des Beaux-Arts sur l'existence de ces faux. Je ne suis pas seulement le conservateur du musée Rodin, je suis aussi l'exécuteur testamentaire du maître, et je fus son ami. J'ai donc charge de veiller sur les intérêts matériels et sur les intérêts moraux de sa succession. Mais, seul, le ministre, avait légalement qualité pour porter plainte. Déjà, du vivant de l'artiste, il y a dix ans, rappela M. Léonce Bénédite, on avait découvert une fabrique de faux Rodin. Comme par hasard, les inculpés, sauf Bouyon de Chalus, étaient les mêmes ... [problème de reconnaissance de caractère : illisible]. Une perquisition dans l'atelier des frères Montagutelli n'avait pas donne de résultats irréfutables, une ordonnance de non-lieu intervint.

L'affaire n'était pas terminée.
De temps en temps, des amateurs abordaient, l'air mystérieux, M. Bénédite et, le sourire malicieux, insinuaient qu'il ne connaissait pas toutes les productions de son illustre ami. Et la preuve était qu'ils venaient d'achetr un de ces bronzes, comme aucun musée n'en possédait, très certainement.
Depuis quelques mois, depuis la mort du sculpteur, les productions inconnues se multipliaient.
On parlait avec respect de la collection d'un oculiste défunt, le docteur Monfoux, à qui le maître, en reconnaissance de ses bons soins, avait fait don de pièces tout à fait remarquables. Il lui en avait donné tant et tant.La demeure du feu docteur Monfoux était un second musée Rodin. Or la veuve du praticien, remariée a un M. Bouyon de Chalus, qui habitait Asnières, se défaisait volontiers de quelques bronzes, moyennant une honnête rétribution, à peu de chose près la valeur réelle d'un bon exemplaire. Or je sais, remarqua malicieusement M. Bénédite, moi qui avais vécu près de Rodin, qu'il n'avait jamais eu mal aux yeux. Il était un peu myope il portait un lorgnon, un lorgnon quelconque prescrit par un oculiste quelconque au cours d'une brève consultation et je savais très exactement comment il avait récompensé son médecin habituel.
M. Bénédite exprima le désir de visiter cette collection unique et l'expert accepta de le conduire chez le comte de Chalus, le second mari de la veuve du praticien. M. Faralkq l'y avait devancé et déjà le «comte», la «comtesse», M. Philippe Montagutelli et le sculpteur Fidi, qui semble avoir servi d'intermédiaire, étaient mis les verrous. Un carnet trouvé sur Fidi, ne laisse aucun doute sur les opérations du groupe, un groupe qui n'est pas de Rodin. La dernière note relatait la vente de quatre pièces au prix de 47 000 francs. Le conservateur du Luxembourg estime qu'il y aurait intérêt à connaître les personnes qui ont prêté des œuvres authentiques en vue de reproduction frauduleuse. Je regrette de n'avoir pas eu le temps de rendre visite au couple Chalus-Monfoux, conclut M. Bénédite. J'aurais voulu voir leur tête.

Il y avait longtemps que la religion de M. Bénédite était éclairée. Les oeuvres de Rodin, à peu d'exceptions près, avaient été fondues par M. Rudier. Toutes portaient, à côté de la signature du maître, le sceau du fondeur.
Après avoir obtenu un ou deux exemplaires, trois au plus, M. Rudier prenait une nouvelle empreinte sur un moulage étalon. Les reproductions présentées à M. Bénédite, et parfois à M. Rudier, par ceux qui s'en étaient rendus acquéreurs, étaient généralement des « surmoulages », voire des moulages sur bronze dont le manque de netteté ne pouvait laisser aucun doute. M. Rudier avait tenu un compte exact des sujets reproduits. Il n'avait fait que peu de fontes à la cire. et les «cires perdues abondaient dans la collection», dédiées au docteur Monfoux. Jamais Ni. Rïidier n'avait relevé telle dédicace. D'autres pièces, enfin, n'étaient que de grossières copies.
M, Bénédite avait déjà acquis la conviction que ces faux venaient de l'atelier des frères Montagutelli, via Asnières, quand un expert, un expert près les tribunaux, -l'invita à visiter, chez lui un lot d'œuvres de Rodin. Il les avait payées 80.000 fr. en bloc. Ce n'était pas donné, certes. Mais, pensez donc! tout un lot de Rodin, alors .qu'on n'en trouve pas dans le commerce. Le musée Rodin ne laisse guère faire de reproductions que pour les musées de province. C'était quand même une affaire. Tout cela provenait de la collection du docteur Monfoux.

A. G.

LES OPERATIONS JUDICIAIRES
La perquisition pratiquée à Asniéres, 9, rue du Bac, chez Bouyon de Chalus, en présence de M. Rudier, fondeur d'art, 34, rue de Saintonge, officiellement chargé d'éditer les oeuvres de Rodin qui ne sont pas offertes au public a amené la découverte de 21 sujets, tous dédiés au « docteur Monfoux
Interrogé, Chalus déclara qu'il tenait ces bronzes du sculpteur Achille Fidi, sujet italien, âgé de cinquante-huit ans, demeurant impasse Laville, à Asnières, qui, à son tour, dénonça les frères Montagutelli, fondeurs, avenue du Maine, ses compatriotes.
Les contrefacteurs ont réalisé des bénéfices considérables.


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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

mardi 28 juillet 2015

4ème Carnet - 11 janvier 1919

11 janvier. – Clemenceau vient au 57.

Funérailles d'Abel Ferry

Je l’ai aperçu dernièrement avec le président Wilson, mais je ne l’ai pas vu depuis l’enterrement d’Abel Ferry. Nos affaires militaires n’allaient pas encore très bien et il paraissait préoccupé. Claude Monet avait raison, l’autre jour, quand il me disait qu’il semblait rajeuni.
Il paraît même si jeune qu’il n’a pas été reconnu quand il est entré au 57. La concierge me l’a annoncé par un seul coup de cloche au lieu de deux. Le gendre de Wildenstein l’a aperçu par les fenêtres du bureau et il a dit à la blague : « Voilà Clemenceau. » L’homme, à la porte, lui a même demandé son nom.


Il est trop connu pour le peindre. Les peintres et sculpteurs de l’avenir se tromperont s’ils le représentent comme un homme de plus de soixante à soixante-trois ans. Puis il a été trop caricaturé et l’on aura tendance à déformer ses traits ; comme on l’appelle le Tigre, on en fait un être mi-fauve, mi-homme. Il a très peu de rides, ses pommettes sont rondes, très rondes, comme des balles de tennis. Par habitude de la caricature, on lui avance le front, on lui rentre les yeux, et démesurément ; c’est très inexact. Ses moustaches sont volumineuses mais soignées, malgré leur pousse un peu rude. On lui fait une mâchoire casse-noisettes qu’il n’a pas. Son menton est très rond et sa tête apparaît comme une boule, il est vrai, assez volumineuse.
Il s’extasie devant le La Tour. « C’est le plus beau pastel que j’aie vu, dit-il, il devrait rester en France. » Il laisse comprendre qu’il aimerait trouver un mécène pour l’offrir au pays. Helleu disait de Clemenceau qu’il parlait d’art comme un calicot. Certainement notre Premier ne possède pas le goût et les connaissances d’Helleu, mais il a une science assez générale de l’art. Il connaît les principales œuvres des maîtres et sait où elles se trouvent. Il s’étonne quand je lui montre un Chardin qui est en dehors de la manière habituelle du maître : le portrait de la femme du peintre en habit de bourgeoise, assise, un panier d’œufs à côté d’elle.

Portrait de Clémenceau par Manet, 1879 (il ne lui manque pas d'oeil et son nez est doit : il doit parler d'un autre portrait : en effet, celui-ci est à Orsay)

Nous parlons des impressionnistes et il me dit que les Américains ont un portrait de lui par Manet où il lui manque un œil et où il a le nez de travers. Je dis à Clemenceau : « Je vais vous montrer le plus beau Nattier : La Marquise de Baglione. » Il me répond qu’il n’aime pas ce peintre, mais quand il se trouve devant le portrait, il s’extasie et dit : « Je fais amende honorable. »

Marquise de Baglione en Flore par Nattier

Il a lu le livre tout récent de Giacometti sur Houdon et fait : « Intéressant au point de vue documentaire, mais c’est écrit comme un cochon. » Je veux le conduire dans un autre salon pour lui montrer Le Baiser de Fragonard, mais il résiste en disant : « Il faut que j’aille au 59 voir le docteur… très malade. » Et comme j’insiste, il s’écrie : « Il faut que vous me laissiez faire mon métier. »

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

dimanche 26 juillet 2015

4ème Carnet - 10 janvier 1919

10 janvier. – Chez Pierre Roche, 25 rue Vaneau. *



Un minuscule atelier. Un homme dans la soixantaine, plutôt grand, une moustache blanche à la gauloise. Il nous accueille comme de vieux amis. Il nous montre aussitôt plusieurs médailles commémorant l’action militaire des Etats-Unis, comme celle donnée à Wilson pour son élection à la Sorbonne et dont l’originale a été frappée en fer.

Médaille de Pierre Roche : Oceani America Liberatrix

Puis une médaille pour la prise de Saint-Mihiel par les Américains, une autre pour célébrer l’arrivée de leurs premiers soldats, avec la date du 28 juin. Une médaille à Guynemer, avec ces mots : « Noces d’or, pour les cinquante victoires de l’as légendaire. » Enfin, le profil du général Pershing.

Le monument du Luxembourg, à Edith Cavell, qui a disparu

Pierre Roche nous montre un projet de monument à Edith Cavell ** ; il devait être érigé aux Tuileries. De tout son long, la nurse martyre est à terre, étendue, fusillée, elle est là sous une niche longue et voûtée, le long des parois de laquelle courent en haut-relief des femmes et des enfants pourchassés par le Boche. Un officier tire encore sur l’agonisante. L’Allemand est trop caricatural, les enfants trop à la Clodion. Cet artiste a le sentiment du décor mais manque de puissance. Le décorateur se retrouve dans ses projets de fontaines pour nos provinces et là il est plus à l’aise. Il travaille à une Alsace se jetant dans les bras de la France. Cette statue remplacera un empereur d’Allemagne.

loïe Fuller par Pierre Roche

Roche nous apporte beaucoup de photographies d’œuvres qu’il fit il y a vingt ans, mais, hélas ! il n’a pas pu échapper au mauvais goût de l’époque, au modem style d’alors, tortueux et sale. Dans un coin de l’atelier, j’aperçois un excellent buste de Le Sidaner, le peintre est très ressemblant ; je vois aussi des céramiques murales, des essais intéressants. Je demande au sculpteur s’il connaît le prix de revient de quelques monuments à Paris et il me répond que le Delacroix a coûté quatre-vingt mille francs, le Scheurer-Kestner, soixante mille, mais qu’aujourd’hui le prix de revient a doublé.

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Notes de l'auteure du blog

* Fernand Massignon dit Pierre Roche (Paris, 2 août 1855 - Paris, 18 janvier 1922) est un sculpteur, peintre, céramiste, décorateur et graveur-médailleur français. Il est le père de l'islamologue Louis Massignon.
Après avoir commencé des études de médecine et de chimie, il entre en 1873 à l'académie Julian pour étudier la peinture dans l'atelier d'Alfred Roll où il reste jusqu'en 1878. Il expose au Salon de 1884 à 1889.
En 1888, encouragé par Jules Dalou dont il fréquente l'atelier, Roche s'essaye à la sculpture en concourant pour un monument à Georges Danton. Il exécute des commandes publiques comme L'Effort1 (vers 1898), aussi connu sous le titre Hercule détourne à travers les rochers le fleuve Alphée au jardin du Luxembourg à Paris, ou la Fontaine d'Avril (1906) au Square Brignole-Galliera.
Il est au long de sa carrière soucieux de ne pas se cantonner à un domaine de production, cherchant à rompre avec la hiérarchie académique établie entre arts majeurs et mineurs. Principalement connu comme sculpteur, il s’attache sans cesse à désenclaver cette forme de création en véritable parangon d’un art pour tous. Ardent défenseur de l’art social, à l’instar des créateurs de l’École de Nancy ou de ceux du « groupe des Six » tels qu’Alexandre Charpentier, Pierre Roche doit être considéré en artiste décorateur complet de la période fondatrice de l’Art nouveau.

** Edith Cavell, infirmière anglaise directrice de l’école d’infirmières de Bruxelles, fut fusillée par les Allemands le 12 octobre 1915, pour faits de résistance. Cet acte perpétré contre une femme, qualifié à l’époque de « barbare », eut un retentissement tel qu’il fut récupéré par la propagande pendant la Première Guerre mondiale et jusque dans l’entre-deux-guerres. Dans le contexte commémoratif de l’époque qui met en avant la figure masculine du soldat sacrifié sur l’autel de la Patrie, le cas d’Edith Cavell apparaît comme unique et témoigne du statut exceptionnel que peut avoir l’hommage féminin. Cette résistante est vue comme une martyre au nom des besoins de la propagande politique. 19 Immédiatement après cet incident tragique, la propagande de guerre se saisit de cet événement inédit : recours à une figure de martyre telle qu’Edith Cavell, une femme de surcroît, pouvait permettre de raviver les énergies combattantes. L’infirmière anglaise véhiculait une image réconfortante, à la fois féminine et maternelle, dont l’ensemble de la société avait besoin en ces temps de guerre : la fragilité inhérente à son sexe était susceptible d’émouvoir chaque soldat et de lui donner une raison de se battre.
Source Cairn

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963