samedi 14 février 2015

1er Carnet - 14 au 17 avril 1918

14 avril. – Saint-Saëns. 

Saint Saens en 1916

Saint-Saëns allait au casino accompagner au piano Chenal* qui devait y chanter pour le bénéfice des aveugles, et, comme toujours, elle s’est fait excuser. 

Marthe Chenal 

Saint-Saëns, très soigné, paraît en redingote, trop immaculée, avec un bouton rouge trop fleuri, puant l’institut et le professeur de piano à vingt francs la demi-heure. Il gagne son piano à petits pas et a joué de même ; il accompagne une remplaçante qui chante avec une voix d’acier et il n’en montre aucune impatience. Il s’en va comme il est venu. 

17 avril. – Musique. 

André Cadou

Cadou** m’écrit : « J’ai fait travailler autrefois la musique à une jeune fille du monde bourgeois ; éducation sévère, très chaste, très pieuse, toujours environnée de famille, etc. Elle avait poussé loin ses études musicales, connaissait l’harmonie, le contrepoint, pouvait analyser les auteurs mieux que beaucoup d’hommes de métier ; avec cela très bonne pianiste. Cette jeune fille me dit un jour, et le plus ingénument du monde : « Schumann est l’auteur que je préfère de tous. Quand je « vais en entendre, je change de linge et mets des dessous de dentelle. » 

18 avril. – « Toi et moi. » 

J’étais dernièrement malade à la chambre. Mlle Marie Brisson, qui relie mes livres, était venue m’en apporter. Ma femme, rentrant de courses et ouvrant la porte, fut stupéfaite de l’entendre dire : « Toi et moi ». C’est ainsi qu’elle apprit le titre du livre de Paul Géraldy. L’auteur et son livre avaient alors passé inaperçus, mais à la suite du succès de C’est la guerre, madame, écrit en 1915, on se mit à rechercher ses premières œuvres et l’on découvrit Toi et moi en vers parlés, à la phrase insouciante. L’auteur nous y fait sentir cruellement la banalité quotidienne, l’atroce réalité. Mais il faudra toujours lire C’est la guerre, madame quand on voudra comprendre ce mélange de paix et de guerre qu’est l’état de guerre. Héroïsme et five o’clock tea.



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Note de l'auteure du blog
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Marthe Chenal (1881- Janvier 1947) était un soprano qui a fit carrière  entre 1905 et 1923. Sa carrière a été principalement axée sur le Palais Garnier et l' Opéra-Comique à Paris. Elle a particulièrement excellé dans les œuvres de Jules Massenet.

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André Cadou est né à Fourmies dans le Nord le 23 mai 1885. Attiré par le monde instrumental, le futur grand chef d'orchestre sera lauréat du conservatoire nationale supérieur de la musique, ce qui le fera admettre, en 1917, au coeur de la première guerre mondiale, à la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique (Sacem). En 1928, André Cadou se voit confier la direction orchestrale au sein de la firme Odéon pour l'accompagnement des vedettes de la chanson. Il dirige ainsi les plus grands interprètes que connaîtra la chanson : Perchicot, Berthe Sylva, Tramel, Biscot, Bach, Bérard, Boucot, Charlus, Constantin le rieur, Damia, Darcelys, Davia, Jean Lumière, Edgard Detrait, Dorville, Dranem, Georgius, Yvonne Guillet, Emma Liébel etc.

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Extrait de Journal d'un collectionneur de René Gimpel - Edition Calmann-Lévy 1963

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